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Extrait de l'hebdo n°4022
La plupart des entreprises et administrations ne sont pas préparées à affronter les effets de la canicule, et les travailleurs ont trinqué. La CFDT veut des discussions obligatoires dans toutes les entreprises et les branches avant l’été 2027.

Un an tout juste après la publication du décret qui devait inciter les employeurs à agir en cas de fortes chaleurs, le constat est terrible. Des saisonniers agricoles hébergés sous tente, des examens scolaires maintenus par 35 °C, un accès à l’eau fraîche impossible sur des chantiers extérieurs, des salles de soins non climatisées, des équipements de protection individuels non adaptés… « Non, la canicule n’est pas entrée dans les mœurs », constate Anne Gallois-Siret, de la CFDT Construction et Bois, alors que les épisodes de chaleur extrême se succèdent depuis plusieurs années et que les projections climatiques ne souffrent d’aucune ambiguïté. En France, le nombre de jours de vagues de chaleur pourrait être multiplié par cinq d’ici à 2050 dans un scénario de réchauffement autour de + 2,7 °C, et par dix à l’horizon 2100 dans un scénario à + 4 °C. Les canicules seront plus fréquentes, plus intenses et plus longues…
Selon un rapport publié en 2025 par l’Organisation mondiale de la santé, plus de 2,4 milliards de travailleurs (soit 71 % de la population active mondiale) sont déjà exposés à une chaleur dangereuse sur leur lieu de travail. Chaque année, cette exposition concourt à plus de 22 millions d’accidents du travail. Elle entraîne aussi une nette baisse de la productivité : au-delà de 20 °C, celle-ci diminue de 2 à 3 % pour chaque degré supplémentaire. La chaleur extrême devient l’un des risques professionnels les plus meurtriers et les moins encadrés1. Une enquête du Pacte mondial des Nations unies publiée le 18 juin 2026 relève, elle aussi, que 25 % seulement des entreprises françaises disposent d’un plan d’adaptation au changement climatique, un taux qui chute à 16 % pour les PME.
Un manque total d’anticipation
« On ne peut pas arrêter la France à partir de 30 °C », rappelait récemment dans une interview le ministre du Travail et des Solidarités, Jean-Pierre Farandou, soulignant d’ailleurs que le code du travail impose aux employeurs de prendre les mesures nécessaires visant à protéger la sécurité et la santé des travailleurs. Devant les partenaires sociaux, qu’il a réunis le 24 juin dernier, il a rappelé les préconisations du fameux décret chaleur de juillet 2025 (aménager les horaires et les postes de travail, fournir de l’eau potable et des équipements de protection individuels adaptés, etc.), des mesures de bon sens… mais laissées à l’appréciation des employeurs.
Même dans le BTP – qui a intégré le risque chaleur dans son dispositif de chômage intempéries depuis juin 2024 –, « les entreprises rechignent à faire arrêter les chantiers pour ne pas être assujetties à des pénalités financières en cas de retard », observe la Fédération nationale Construction et Bois. Alors que l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) a déjà établi depuis plusieurs années qu’au-delà de 30 °C en cas d’activité sédentaire et 28 °C dans le cas d’un travail physique, la chaleur constitue un risque pour la santé, les organisations syndicales déplorent encore trop de mises en danger de salariés et d’agents sur leurs lieux de travail. « Pas étonnant », selon le cabinet Sextant, qui a publié en février 2026 une étude concernant l’absence de prise en compte du risque chaleur dans les plans de prévention des entreprises : tandis que la fréquence des phénomènes climatiques extrêmes augmente, le nombre d’accords sur le sujet a baissé (– 13,7 %) entre 2022 à 2024 ! « Il n’y a eu aucune anticipation dans notre secteur, confirme Jennifer Vieau, de la Fédération Chimie Énergie. Ce que nous avons vu, ce sont des salariés surexposés face à des directions désemparées. »
80 % des établissements scolaires nécessitent une rénovation thermique
Le bilan de la canicule de juin 2026 montre aussi que toutes les activités sont concernées, en extérieur comme en intérieur. Que dire des 58 000 établissements scolaires accueillant quotidiennement quelque 11 millions d’élèves et de personnels… dont 80 % nécessitent une rénovation thermique ? « Le ministère n’a rien voulu savoir : il fallait à tout prix maintenir les épreuves du baccalauréat. Nous avons demandé que le calendrier des examens de 2027 soit modifié, car comment exiger de la concentration et des résultats dans les conditions que nous venons de vivre ? », précise Laetitia Aresu, de la Fédération Éducation Formation Recherche publiques. Outre les examens, de nombreux personnels ont été sommés d’accueillir l’ensemble des élèves, et ce, quelle que soit la température des classes dans lesquelles ils devaient faire cours.
Et que dire des hôpitaux qui ont dû gérer des urgences débordées sans pouvoir accueillir les patients dans des salles réfrigérées ? « Nous avons réquisitionné le garage du Samu attenant à l’hôpital, qui était plus frais, pour y mettre les personnes en hyperthermie, explique Frédéric Louis, secrétaire de la section CFDT du CHU de Rouen. Après chaque crise, on applaudit les soignants et, ensuite, on nous redit que le budget ne permet pas d’investir pour améliorer les conditions de travail. » Si la direction de cet hôpital a pris conscience de l’urgence de climatiser certains espaces qui ne l’étaient pas (maternité, laverie, par exemple), il est difficile d’imaginer que tout sera prêt au printemps prochain compte tenu des délais des appels d’offres dans les marchés publics !
Une prise de conscience tardive
Le 29 juin, le Premier ministre, lors d’une nouvelle cellule de crise interministérielle, a reconnu devant la presse « un système qui a tenu [mais] qui demeure perfectible ». Il a fait immédiatement référence à la situation difficile des hôpitaux, des écoles, et celle, chaotique, des transports, des mairies « ayant parfois un manque de moyens », des centres communaux d’action sociale « qui ont pu être débordés », un réseau associatif « qui avait besoin de suppléance »… « On ne peut pas faire comme si ce qui s’était passé n’était pas extraordinaire : ça l’était ; on ne peut pas faire non plus comme si ça ne peut pas se reproduire : ça va se reproduire », a-t-il déclaré, en demandant à ses ministres de « réfléchir sur des solutions beaucoup plus structurées » et en annonçant un plan Orsec-Chaleurs extrêmes « qui n’existe pas et que l’on va créer ».
De leur côté, les partenaires sociaux ont accueilli favorablement la possibilité de faire des points réguliers au cours de l’été avec le ministère du Travail et la mise en place d’un groupe de travail paritaire sur le sujet dès l’automne. « La CFDT entend bien peser sur ces travaux pour qu’il y ait des négociations dans toutes les branches avant l’été 2027 », affirme le secrétaire national Jérôme Morin. Mais comme l’évaluation du risque chaleur dépend en grande partie de la capacité des représentants du personnel à pouvoir négocier sur le sujet, la CFDT souhaite que l’État rende obligatoire ces discussions au sein des entreprises. Il faut aussi renforcer les contrôles de l’inspection du travail et tenir compte des angles morts de ces contrôles, comme les travailleurs des plateformes. « Nous allons outiller les équipes afin qu’elles puissent négocier, et si elles doivent exercer leur droit de retrait, qu’elles puissent le faire sans danger lorsqu’elles constatent des situations intenables », ajoute Jérôme Morin.