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Extrait de l'hebdo n°4014
L’Observatoire des inégalités vient de révéler la quatrième édition de son rapport sur les riches. Alors que l’élection présidentielle approche, cet outil s’avère particulièrement précieux pour penser l’action publique dans les années à venir, notamment en matière de justice fiscale et de politiques sociales.

La parution du Rapport sur les riches en France de l’Observatoire des inégalités est toujours un évènement. L’édition 2026 – la quatrième – ne fait pas exception à la règle. Indépendant de tout syndicat, parti politique, courant religieux ou cercle de réflexion, l’Observatoire des inégalités est devenu incontournable sur ce sujet peu mis en avant dans les statistiques officielles. « L’Insee parle de seuil de pauvreté mais ne donne pas la définition d’un seuil de richesse. Or nous estimons important de mettre en lumière cette partie de la population non négligeable qui a des revenus élevés et des conditions de vie qui les distinguent du reste de la population », résume Anne Brunner, directrice des études à l’Observatoire des inégalités et codirectrice du rapport 2026.
4,8 millions de “riches” dans l’Hexagone
Le seuil de pauvreté étant défini comme la moitié (parfois 60 %) du revenu médian, l’Observatoire des inégalités a donc décidé de fixer le seuil de richesse au double du revenu médian. Suivant cette définition, 4,8 millions de personnes étaient donc considérées comme « riches » en France en 2023 (selon les dernières données chiffrées disponibles). Concrètement, il s’agit des ménages percevant des revenus après impôts d’au moins 4 292 euros par mois pour une personne seule, 6 438 pour un couple sans enfant et 10 730 euros pour un couple avec deux adolescents. « Le taux de richesse fluctue entre 7 et 8 % de la population depuis dix ans », estiment les auteurs du rapport. Il devrait être un peu plus important ces dernières années à la suite des récentes réformes fiscales, notamment la fin de la taxe d’habitation. Sans surprise, les individus considérés comme « riches » par cette étude sont majoritairement des personnes actives en fin de carrière (salaires relativement élevés et moins d’enfants à charge), propriétaires de leur logement et disposant de revenus complémentaires grâce à des placements financiers et/ou des investissements dans la pierre.

Le rapport se penche également sur la richesse patrimoniale. L’Observatoire a estimé comme seuil de fortune un patrimoine égal ou supérieur au quadruple de la valeur du patrimoine médian, soit 820 400 euros – ce qui correspond à 11 % de la population en France. Assez logiquement, richesse en revenus et richesse en patrimoine vont de pair puisque des revenus élevés permettent de se constituer un patrimoine. En moyenne, les ménages aisés épargnent 33 % de leurs revenus, selon l’étude ; sans surprise, également, la richesse en patrimoine dépend beaucoup de l’âge des personnes concernées.
Bien entendu, derrière ces chiffres très généraux, il existe une grande disparité de situations. Ainsi, les 5 % des personnes qui se trouvent juste au seuil n’ont pas grand-chose à voir avec les 5 % les plus riches. D’ailleurs, rappelons qu’au sommet de la pyramide, les 500 plus grosses fortunes de France (en milliards ou en millions d’euros) ont vu leur valeur globale multipliée par 6,6 au cours des vingt dernières années. « En France, les inégalités de revenus et de patrimoine s’accroissent depuis plusieurs décennies. Les 10 % les plus riches sont de plus en plus riches, tandis que les 10 % des plus pauvres voient leurs revenus stagner », précise Anne Brunner.
Se pencher sur la population riche et pas uniquement sur les ultrariches a l’immense avantage de sortir d’un débat souvent un peu caricatural. Être riche, ce n’est pas posséder un yacht ou un jet privé ; c’est avoir des revenus élevés qui permettent de vivre dans des logements beaucoup plus grands que la moyenne, de partir en vacances plus souvent, d’être aidé pour le ménage ou les petits travaux ou encore de pouvoir mettre de l’argent de côté chaque mois.
Une indispensable réforme fiscale
Par conséquent, être riche signifie aussi pouvoir être mis davantage à contribution. « Il est temps d’engager un débat documenté sur les revenus qui devrait avoir lieu au Parlement chaque année pour déterminer les capacités contributives de chacun, comme le veut l’article 13 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 », écrit en avant-propos au rapport le directeur de l’Observatoire des inégalités, Louis Maurin. Il appelle non seulement à une réforme fiscale mais souhaite aussi questionner le fondement même des rémunérations et surtout des écarts en fonction des métiers. « Le niveau de certaines rémunérations souligne en creux la faiblesse des salaires des métiers dont on ne peut contester le mérite, la dureté et l’utilité sociale. […] Un chirurgien doit-il vraiment gagner dix fois plus qu’une aide-soignante ? »
L’autre enseignement frappant de ce rapport, qui devrait interpeller les pouvoirs publics, réside dans la concentration des riches dans certains territoires. En France, 35 % des riches vivent dans l’agglomération parisienne – et un habitant sur deux est riche à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine). Dans le 7e arrondissement de Paris, un ménage sur cinq paie l’impôt sur la fortune immobilière. Les vingt villes où le taux de riches est le plus élevé sont situées autour de Paris et le long de la frontière suisse, près de Genève. Or cet entre-soi apparaît problématique pour la démocratie et le vivre-ensemble. « L’argument du prix du logement est souvent avancé pour disqualifier le seuil de richesse, explique les auteurs. Le coût de l’immobilier est si élevé dans la capitale que les riches ne le seraient pas tant que cela si on considérait cette dépense. Or, il apparaît plutôt que le prix élevé de l’immobilier au cœur des métropoles représente surtout le prix à payer pour vivre entre milieux sociaux similaires. »
Selon la CFDT, ce rapport constitue un outil qui doit permettre d’alimenter les débats, notamment à l’approche de l’élection présidentielle d’avril-mai 2027. Clair et concis, il est à la portée de tous les militants qui pourront y puiser matière à réflexion. Il fait d’ailleurs écho aux débats que la CFDT va mener lors de son 51e congrès confédéral, à Bordeaux, du 22 au 26 juin, en matière de réforme fiscale, de dette publique et d’écarts entre les salaires notamment.
70 % des bénéfices des grandes entreprises françaises et européennes finissent dans la poche des actionnaires
Les actionnaires ne connaissent donc pas la crise. C’est le moins que l’on puisse dire lorsque l’on prend connaissance du dernier rapport d’Oxfam dédié aux inégalités. Entre 2022 et 2024, 70 % des profits réalisés leur ont été versés. Par ailleurs, cinquante multinationales ont reversé en moyenne 32 fois plus à leurs actionnaires qu’elles n’ont alloué de crédits aux investissements verts. Ainsi, en dédiant 838 fois plus à ses actionnaires qu’à la transition écologique, le groupe français Saint-Gobain, spécialisé dans la conception, la production et la distribution de matériaux, explose les compteurs ; L’Oréal (108 fois) et Deutsche Telekom (101 fois) ne sont pas en reste…
L’étude nous apprend également que les dirigeants de ces entreprises ont gagné en moyenne 78 fois le salaire d’un employé. En tête de ce classement, on trouve Carrefour (avec un ratio de 361 pour 1) et Inditex (322 pour 1), qui détient entre autres la marque Zara. « Les plus grandes entreprises européennes ne sont pas de simples spectatrices de la montée des inégalités. Nombre de leurs décisions contribuent à renforcer ces dernières. Lorsqu’une entreprise verse la majeure partie de ses bénéfices à ses actionnaires, accorde des rémunérations de plusieurs millions d’euros à ses PDG et relègue au second plan les salaires, l’égalité et la transition écologique, elle choisit un modèle qui profite à une poignée de privilégiés au détriment du plus grand nombre », déplore Oxfam.