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Une France d’inégalités
À l’école, sur la fiche de paie ou quand il est question d’hériter, les inégalités entre les Français progressent d’année en année. Les plus riches confortent leur position alors que la pauvreté atteint des records, et ce, malgré un système redistributif et des services publics censés gommer les inégalités. Les dynamiques à l’œuvre appellent à des réformes, notamment fiscales.

« Les pauvres, c’est fait pour être très pauvres, et les riches, très riches. » Dans La Folie des grandeurs, don Salluste (incarné par Louis de Funès), le cupide ministre des Finances d’Espagne, a un adage bien à lui pour justifier les inégalités, et surtout ne pas y remédier, chacun devant bien rester dans sa catégorie… Toutes proportions gardées, la France contemporaine partage quelques points communs avec cette formule. Le fameux « ascenseur social » ne semble plus fonctionner. Le fossé entre les plus riches et les plus pauvres se creuse d’année en année.
Triste record
Un nouveau pic a été atteint en 2023. Cette année-là, même si le niveau de vie générale de la population française a continué d’augmenter, un record de pauvreté a été enregistré : 15,4 % de la population, soit 9,8 millions de personnes, vit sous le seuil de pauvreté monétaire (lire l’encadré), ce sont 650 000 personnes de plus par rapport à 2022. Selon l’Insee, ce pic s’explique en partie par la fin de mesures exceptionnelles décidées pour soutenir le pouvoir d’achat, comme la prime exceptionnelle de rentrée.
« À l’inverse, pour les classes moyennes, moyennes supérieures et les plus aisées, les niveaux de vie ont augmenté plus vite que l’inflation », explique Michel Duée, responsable du département Ressources et conditions de vie des ménages à l’Insee. Il ajoute : « Chez les plus aisés, le niveau de vie a nettement augmenté en 2023, grâce à la bonne santé des taux d’intérêt et des revenus issus de placements. L’entrée en vigueur de l’exonération de la taxe d’habitation sur les résidences principales pour ces catégories a aussi joué. »
Il est encore trop tôt pour savoir si 2024 ou 2025 feront pire que 2023. Toutes les données ne sont pas encore disponibles, mais il est certain que les inégalités resteront marquées. Aucune mesure nouvelle n’a été prise pour s’attaquer à la question.
Pourtant, par le passé, il a été possible de gommer ces inégalités. « Dans les années 1970, déroule Michel Duée, nous avons assisté à une très forte diminution de la pauvreté, en raison de l’amélioration de la situation des retraités. » Les inégalités ont ensuite continué de baisser, de façon plus modérée, jusqu’au début des années 2000. Mais la crise financière de 2008 est venue interrompre, voire inverser, la trajectoire. Depuis, les inégalités sont restées à un niveau élevé et ont même augmenté sensiblement ces dernières années pour atteindre un niveau très inquiétant.
L’intérêt de la redistribution
En voyant le verre à moitié plein, on peut toutefois noter que la situation pourrait être bien pire. En France, le filet de sécurité que représentent les prestations sociales et autres crédits d’impôts, dont bénéficient certains ménages, permet de corriger une bonne part des différences de revenus.
C’est ce que l’on appelle la redistribution. Avant celle-ci, c’est-à-dire si on ne prend en considération que les revenus bruts, avant le paiement des impôts directs et le versement des prestations sociales, la France se trouve parmi les pays les plus inégalitaires des pays industrialisés. Au même niveau que le Royaume-Uni ou les États-Unis. Après redistribution, la France se classe en milieu de tableau, après les Pays-Bas, mais devant l’Allemagne, laissant les Britanniques et les Américains en bas de classement.
Ce résultat honorable se fait au prix de transferts très importants. En 2019, selon l’Insee, une fois pris en compte les services publics, les retraites et toutes les prestations sociales, ce sont 500 milliards d’euros qui ont été redistribués. « Avant transferts, les ménages aisés ont un revenu 18 fois plus élevé que celui des ménages pauvres », note l’Insee. Après transferts, le rapport entre les niveaux de vie des ménages aisés et des ménages les plus pauvres « n’est que » trois fois supérieur. « La France est un pays inégalitaire, souligne Louis Maurin, directeur et cofondateur de l’Observatoire des inégalités. Du point de vue des revenus, c’est très clair. Heureusement, notre modèle social reste efficace. »
Si efficace soit-il, ce système de redistribution intervient une fois les inégalités en place. Serait-il donc possible d’agir « à la source » ? Louis Maurin esquisse quelques pistes : « Nous sommes un pays où le milieu scolaire influe le plus sur les revenus. C’est l’un des enjeux pour lutter contre les inégalités à la source : l’importance attachée au diplôme et la distribution des salaires en fonction de celui-ci alimentent la machine. La question du patrimoine, dont la rémunération est très bonne, mérite aussi d’être posée. » Mais ce n’est pas tout :« Au cœur de la matrice des inégalités de revenus, il y a la répartition de la valeur entre les actionnaires et les travailleurs. » Un levier que connaissent bien les organisations syndicales, qui doivent se battre chaque année afin que les salaires bénéficient du fruit de la croissance.
Chaque année, l’Insee compile les revenus de tout le monde et définit le « niveau de vie », c’est-à-dire le revenu disponible, pour chaque catégorie de ménages. L’Insee définit aussi un indicateur plus général, le niveau de vie médian (50 % gagnent plus et 50 % gagnent moins). Il était de 2 150 euros pour une personne seule en 2023. C’est à partir de cet indicateur que l’Insee calcule le seuil de pauvreté monétaire (60 % du niveau de vie médian) : en 2023, il était de 1 288 euros pour une personne seule. Les personnes qui touchent moins de ces 1 288 euros par mois (1 932 euros pour un couple, 2 318 pour un couple avec un enfant) sont considérées comme étant en situation de pauvreté monétaire. Elles étaient donc 9,8 millions en 2023. Les familles monoparentales et les familles nombreuses (trois enfants et plus) sont les plus touchées par la pauvreté.