Égalité des chances, égalité des places

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Une France d’inégalités

Le phénomène est particulièrement bien documenté : la France est l’un des pays d’Occident où la reproduction sociale demeure la plus forte. Notre système scolaire, très compétitif, se révèle particulièrement féroce pour les enfants d’origine populaire.

Par Jérôme CitronPublié le 04/03/2026 à 10h00

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© REA

 Tous les trois ans, depuis 2000, le constat est le même, implacable : notre système scolaire ne parvient pas à réduire les inégalités sociales. Les résultats successifs des enquêtes Pisa (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) sont indiscutables. La France est le pays où l’origine sociale des élèves détermine le plus les résultats scolaires. Pour le dire de manière abrupte : en France, et par rapport aux autres pays industrialisés, les élèves issus de milieux favorisés excellent quand les élèves de milieux populaires sous-performent.

Selon l’OCDE, qui pilote cette étude de référence, l’écart ne s’est pas aggravé depuis une quinzaine d’années mais il ne s’est pas non plus resserré. Le statu quo est de mise, mais il est particulièrement inquiétant. Seuls quelques pays font pire. Ce constat, bien connu des professionnels de l’éducation, ne semble pourtant pas avoir d’écho au-delà de ce cercle.

Un problème d’ampleur

Le grand public n’a pas forcément conscience de l’ampleur du problème. En France, on parle beaucoup de réduction des inégalités avec l’impôt, mais peu de réduire les inégalités grâce à l’école ou à la promotion sociale en entreprise, explique le sociologue Camille Peugny. Dans son dernier ouvrage, Le Triomphe des égoïsmes1, il va même plus loin et montre comment la massification scolaire ne s’est pas traduite par une démocratisation de l’école mais bien par une compétition de plus en plus ardue pour l’ensemble des classes sociales, conduisant à une montée de l’égoïsme pour tirer son épingle du jeu. « À l’école comme dans le monde du travail, la compétition incite les individus à maximiser leurs intérêts, y compris lorsqu’ils ont conscience que leurs actions contribuent à détériorer le sort d’autres individus ou d’autres groupes, explique-t-il. Tout le monde a bien en tête que les vaincus de la compétition sont promis à des carrières faites d’emplois précaires et mal rémunérés. »

“Travailler sur l’égalité des chances n’est pas suffisant, il faut aussi penser l’égalité des places et l’égalité des conditions ”

Camille Peugny, sociologue

L’une des pistes pour sortir de cette compétition mortifère serait de transformer l’école en priorité, mais aussi le marché du travail. « La montée de l’emploi précaire dans le privé accentue cette dynamique, tout comme la montée des emplois contractuels dans la fonction publique », insiste-t-il.

À propos de l'auteur

Jérôme Citron
rédacteur en chef adjoint de CFDT Magazine

Et la forme que prend le marché du travail aujourd’hui amplifie le phénomène. En effet, il tend à se polariser entre des postes à forte valeur ajoutée très bien rémunérés et des emplois faiblement rémunérés et dont les conditions d’exercice ne cessent de se dégrader. Les postes intermédiaires tendent à se raréfier. Dans ces conditions, « travailler sur l’égalité des chances n’est pas suffisant, il faut aussi penser l’égalité des places et l’égalité des conditions », souligne Camille Peugny, reprenant ainsi les travaux du sociologue François Dubet.

La nécessité admise de « donner plus à ceux qui ont le moins » afin d’encourager la mobilité sociale ne vaut qu’à condition de ne pas être une excuse pour s’exonérer d’une réflexion sur la place de chacun et chacune dans la société, quel que soit son métier, quelle que soit
sa rémunération. La question était apparue avec force pendant la pandémie de Covid-19, au sujet des salariés dits de première ligne ou de deuxième ligne. Leur utilité sociale reconnue ne correspondait absolument pas à leurs conditions de travail et de rémunération. Des années plus tard, les avancées sont maigres.