Extrait du magazine n°524
Dans son livre Veiller, paru en février 2026, Philippe Torreton raconte son immersion auprès des équipes du Samusocial. Le comédien et écrivain offre un témoignage brut sur la (sur)vie dans la rue. Entre lucidité, engagement et appel à la bienveillance, il interroge notre capacité collective à ne pas détourner le regard. Portrait.

Veiller est né d’une immersion avec le Samusocial. Pourquoi avoir voulu témoigner de cette réalité ?
Ce livre s’inscrit dans la démarche de la collection « L’Engagée », des éditions Calmann-Lévy. Il s’agit de plonger un auteur dans une réalité sociale de notre pays.
Les missions du Samusocial s’inscrivant dans la droite ligne de mes engagements auprès de la Fondation pour le logement, il m’a paru évident d’aller effectuer des maraudes dans les rues de Paris et de rapporter ce que je voyais. C’est, selon moi, la possibilité de redire que vivre à la rue n’est pas un choix. Personne ne choisit de vivre en enfer. La rue, c’est une violence permanente. Tout y est un combat. Il y a la peur, le froid, la chaleur, la fatigue, la faim, la soif, la maladie, les addictions, les troubles mentaux, ceux qui existent déjà, et ceux qui ne tarderont pas à apparaître. La rue détruit le physique, la rue détruit le psychique. La rue, c’est une mort qui avance doucement.
Pouvez-vous nous parler de ces nuits passées avec les équipes du Samusocial ?
C’est un choc. Violent. Nous sommes face à une grande solitude. Nous sommes face à une détresse humaine absolue, avec des femmes et des hommes, dont beaucoup de jeunes, qui ont à peine une vingtaine d’années, et qui n’ont qu’une idée en tête : survivre. Il y a cette sensation qu’une fois à la rue, tout s’accélère. Les repères disparaissent les uns après les autres. Très vite, on perd pied. Les ponts sont coupés avec la famille. La santé décline. L’estime de soi disparaît. L’existence se résume à tenter de satisfaire des besoins primaires : manger, boire, chier. Dans le livre, j’ai répété plusieurs fois ces mots, parce qu’ils disent quelque chose de fondamental : quand tout s’effondre, il ne reste que ça.
Le choc que j’ai vécu, je voulais pouvoir le transmettre de manière brute au lecteur. C’est pour cette raison qu’il n’y a pas de phrases dans le livre. Parce qu’elles n’ont pas de sens. Il y a des blocs de mots : « Des mots comme mes yeux face à la misère de ces trois nuits. Des mots qui se foutent d’être compris ».
“Je me méfie toujours des grandes promesses. C’est idiot de dire que l’on va éradiquer le sans-abrisme. C’est une belle idée, mais c’est irréaliste.”
Le mot « veiller » évoque à la fois la vigilance et la présence. Pourquoi ce titre ?
Veiller, c’est refuser l’indifférence. C’est être là, auprès de l’autre, c’est le prendre par le bras, c’est l’aider à se relever, c’est respecter son intimité. C’est ce que font, tous les soirs, les femmes et les hommes du Samusocial, dont je voudrais saluer l’engagement. Ils viennent apporter leur chaleur, leur humanité. Dans ces maraudes, j’ai compris que, parfois, la seule chose qu’on peut offrir, c’est une présence. Une écoute. Un regard.
Mais veiller, c’est aussi une alerte. Une injonction à ne pas détourner les yeux. On vit dans une société où l’on s’habitue à l’inacceptable. Veiller sur « eux », c’est veiller sur « nous ». Ça en dit long sur notre humanité On peut tous avoir un « accident de la vie », perdre son travail, faire un burn-out, faire face à un décès ou à une dépression, qui peut nous faire basculer du jour au lendemain.
Aujourd’hui, on estime que 350 000 personnes sont à la rue. Peut-on encore croire à l’objectif d’éradication du sans-abrisme, ou faut-il repenser l’action publique ?
Ce que j’ai vu, c’est le résultat de décennies de choix politiques, de droite ou de gauche. Je me méfie toujours des grandes promesses. C’est idiot de dire que l’on va éradiquer le sans-abrisme. C’est une belle idée, mais c’est irréaliste. Rien ne peut empêcher un individu de se retrouver à la rue, mais ce qu’on peut faire, c’est créer des garde-fous et renforcer ceux qui existent déjà, en augmentant le nombre de lits d’accueil, par exemple. Rappelons que l’abandon coûte plus cher que l’accueil. Prenons l’exemple d’une simple blessure, une coupure : si elle n’est pas soignée dès le départ, elle peut s’infecter, entraîner un panaris, une amputation, voire la mort. Une banale coupure aura fait exploser les coûts de la prise en charge, mobilisé les personnels soignants et du temps médical, là où un peu de désinfectant et quelques pansements auraient suffi. Mais ce n’est pas qu’une question financière, c’est surtout une question morale. La rue, c’est un révélateur de ce que nous sommes prêts à accepter.
N’oublions pas non plus que le sujet n’est pas une priorité politique. Les sans-abri ne votent pas. Ils ne rapportent pas de voix. Pis, ils vous en font perdre. S’occuper de la pauvreté ou de l’exclusion nourrit un discours qui oppose le « eux » au « nous » : « Vous leur donnez encore à eux, mais qui s’inquiète de combien me coûte l’essence ? »
“Je refuse qu’on essaye petit à petit de nous faire accepter l’inacceptable. Je refuse d’être immunisé face à la détresse.”
Vous soulignez aussi le manque de moyens du Samusocial.
Les maraudeurs ont le mauvais rôle. Ils doivent dire non en permanence. Quand ils montent dans leur camion, ils savent que seules cinq des personnes sur toutes celles qu’ils rencontreront pourront être hébergées pour la nuit. L’offre d’accueil n’est pas adaptée aux réalités et aux besoins. Le système semble n’être ouvert qu’à un profil type de sans domicile fixe : il doit être en bonne santé et seul. Pour les autres, il n’y a pas de solutions. Une personne qui peine à se déplacer ne pourra pas être hébergée car il y a des escaliers pour accéder au centre d’accueil. Rien n’est prévu pour celles et ceux qui sont en couple ou celles et ceux qui ont un animal de compagnie.
Pourquoi avoir insisté sur des détails, comme la qualité du café distribué lors des maraudes ?
Parce qu’il est dégueulasse. Et parce que je trouve cela symptomatique et révélateur. Ce n’est pas normal qu’on ne soit pas capable d’offrir un bon café à ceux qui sont les plus démunis. Ça nous coûte quoi ?
Vous dites que le plus grand acte de résistance, c’est la gentillesse. Pourquoi ?
Être gentil, aujourd’hui, ce n’est pas être naïf, c’est être courageux. La bienveillance, la considération, le respect de l’autre, ce sont des actes qui ne sont pas anodins. Dire bonjour, regarder quelqu’un, échanger, être dans l’empathie… ça paraît dérisoire, mais c’est fondamental d’avoir ces interactions. Résister, c’est aussi refuser de se laisser contaminer par l’indifférence ou par le cynisme. C’est maintenir une exigence d’humanité.
Quel message souhaitez-vous transmettre à celles et ceux qui liront votre livre ?
Ne détournons pas le regard. Chaque rencontre, chaque parole, compte. Aujourd’hui, c’est le silence qui tue. Je refuse la mithridatisation des idées [développer une tolérance à l’égard d’une substance toxique par l’ingestion de doses progressivement croissantes de cette substance]. Je refuse qu’on essaye petit à petit de nous faire accepter l’inacceptable. Je refuse d’être immunisé face à la détresse. Je refuse que soit annihilée notrecapacité d’indignation .