Extrait du magazine n°525
Connu sous le pseudonyme de Nota Bene, Benjamin Brillaud crée sa chaîne YouTube en 2014. Autodidacte, il commence à poster des vidéos de vulgarisation historique, une tendance alors en plein essor. Très vite, son audience monte en flèche. Il compte aujourd’hui 5 millions d’abonnés tous canaux confondus. Nota Bene s’appuie sur cet écho populaire pour lutter contre la désinformation.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots et nous parler de votre chaîne ?
Je suis un créateur de contenu passionné d’histoire. Je ne suis pas un historien et je tiens à le préciser d’emblée. Mon objectif n’est pas de me substituer au travail universitaire mais de servir de passerelle entre les historiens et le grand public. J’essaie de rendre l’histoire accessible au plus grand nombre.
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas que ceux qui me suivent ou qui tombent sur mes vidéos retiennent une date ou un nom, mais qu’ils comprennent comment se fabrique l’histoire. Qui l’écrit ? Pourquoi ? Quel est le contexte ? Quelles sources ? Je veux donner des clés de lecture. Si mon contenu peut permettre de faire naître l’esprit critique, alors le pari est gagné.
Vous rappelez régulièrement que l’histoire est une science. Pourquoi est-ce important ?
Parce que c’est indispensable. L’histoire est une science. L’histoire n’est pas une opinion. Elle repose sur des méthodes, sur l’analyse critique des sources et sur un travail rigoureux. Je la distingue aussi de la mémoire. La mémoire relève de l’interprétation, de la manière dont une société choisit de se souvenir, ou non, de certains évènements. Elle est souvent sélective, parfois instrumentalisée.
Si on arrive à comprendre cette distinction, on évite des manipulations. On peut commémorer, célébrer ou critiquer un évènement, mais cela ne remplace en aucun cas le travail historique. Et, aujourd’hui, ces nuances ne sont pas toujours bien comprises.
Dans un contexte de désinformation massive, quel rôle peut jouer la vulgarisation historique ?
Nous vivons dans un environnement numérique où l’information est constante, rapide, souvent non vérifiée. C’est un terrain extrêmement propice à la désinformation. Le cerveau est saturé, et nous n’avons pas toujours le réflexe ni les outils pour analyser ce que l’on consomme.
Cela m’arrive parfois aussi de tomber dans le panneau et de croire une information qui était une fake news. Après coup, je cherche à savoir ce qui m’a induit en erreur, je prends du recul. C’est aussi ça, la démarche scientifique.
Comment tentez-vous de lutter contre la désinformation historique ?
Avec plus de 5 millions d’abonnés (2,7 millions sur YouTube, 1,5 million sur Facebook, 591 000 sur TikTok ou encore 345 000 sur Instagram) et plusieurs millions de vues chaque mois sur mes différentes plateformes, j’ai conscience d’avoir une responsabilité vis-à-vis du public.
Je veille à être le plus rigoureux possible. Je travaille avec des universitaires, des historiens et des archéologues. Je m’appuie sur des travaux de recherche solides. Je fais en sorte de mettre en exergue les complexités de l’histoire.
Une figure historique ou un évènement peut donner lieu à plusieurs interprétations, à différents récits. Le but, c’est d’aller chercher et expliquer d’où proviennent ces multiples interprétations, cette pluralité, de montrer comment elle se construit, comment elle est produite.
J’effectue systématiquement un travail d’historiographie quand j’aborde un sujet, c’est-à-dire que j’explique comment les historiens travaillent aujourd’hui, comment ils ont travaillé hier et comment l’évolution des connaissances a fait évoluer notre perception sur certains faits ou certaines idées reçues au fil des siècles.
“Certains ont une vision fantasmée de l’histoire. Ils s’appuient sur des faits réels pour les mettre au service d’une idéologie et pour la défendre à tout prix.”
Vous parlez du caractère politique de l’histoire. Pouvez-vous préciser votre pensée ?
L’histoire est politique. Cela ne veut pas nécessairement dire qu’elle est partisane ou militante. Cela signifie qu’elle est marquée dans son écriture, dans sa diffusion ou dans sa réception.
Les choix des sujets, les angles adoptés ne sont jamais neutres. Nous sommes tous soumis à des biais liés à notre éducation et à nos expériences.
L’important, c’est de pouvoir rester à bonne distance et de ne pas se laisser dicter la méthode
Vous êtes régulièrement la cible d’attaques de la part de l’extrême droite.
Certains ont une vision fantasmée de l’histoire. Ils s’appuient sur des faits réels pour les mettre au service d’une idéologie et pour la défendre à tout prix. Lorsque je fais une vidéo dans laquelle j’interroge le « roman national »– une doctrine construite au xixe siècle, qui entendait créer un sentiment d’unité et forger une identité collective –, je ne suis pas là pour distribuer les bons ou les mauvais points. Je suis là pour m’attacher à expliquer les faits. Je suis là pour montrer comment ce récit s’est formé, pour quelles raisons, et ce que cela dit de nous.
Tout n’est pas faux dans ce récit patriotique, mais c’est une construction. Mon rôle est de l’interroger.
Lors des élections législatives de 2024, dans une tribune, avec 299 autres créateurs de contenu en ligne, vous avez appelé à la mobilisation contre le Rassemblement national.
Je n’ai aucun regret et je pense que ce sont des positionnements nécessaires. En tant que citoyen mais aussi en tant que personne suivie et écoutée, ne rien dire serait déjà prendre position. Le programme de l’extrême droite porte préjudice à la production scientifique et à la culture. On assiste au retour des discours antiscience et profondément réactionnaires.
Cela m’inquiète. Je crois plus que jamais que dans cette période, l’éducation populaire, la transmission et l’engagement sont essentiels.
Vous dites vouloir rassembler. Comment pensez-vous y parvenir ?
Mon objectif, c’est de parler au plus grand nombre, y compris à des gens qui ne pensent pas comme moi. C’est sain de débattre. On peut même se disputer sur des sujets sur lesquels nous sommes en désaccord, tant que les arguments sont étayés et sourcés. Si on renonce au dialogue, on laisse le terrain à des discours simplistes ou manipulateurs.
Je n’ai pas envie d’être dans une posture frontale permanente mais il faut aussi savoir y aller quand c’est nécessaire, particulièrement quand les fausses informations et les idéologies nauséabondes sont martelées dans l’espace public et relayées par certains médias.
Il faut arrêter de se cacher derrière un discours qui, sous couvert de pluralité, voudrait nous faire croire que toutes les paroles se valent. Ce n’est pas le cas. Je le répète : l’histoire est une science, pas une opinion .