Judith Godrèche : Icône féministe

icone Extrait du  magazine n°523

En 2024, Judith Godrèche a déposé plainte pour « viols avec violences sur mineure de moins de 15 ans » contre les cinéastes Benoît Jacquot et Jacques Doillon. Actrice, scénariste et réalisatrice, elle porte depuis la voix de milliers de victimes d’agression sexuelle. Rencontre avec une femme meurtrie, qui a décidé de se battre.

Par Claire NillusPublié le 11/05/2026 à 12h38

Judith Godrèche, actrice, réalisatrice, scénariste.
Judith Godrèche, actrice, réalisatrice, scénariste.© Jonas Bresnans

Depuis 2024, vous multipliez les prises de parole sur les violences que vous avez subies, avec l’idée de servir de « bouclier pour d’autres femmes »… 

Oui, j’aimerais que mon témoignage leur permette de prendre la parole à leur tour. Attention, ce n’est pas un encouragement à parler, c’est la possibilité de s’identifier à une personne connue. En tant qu’artistes, nous sommes sur le devant de la scène, il me semble important de nous engager et de prendre la parole. En osant partager une faiblesse, une imperfection, une fragilité, les gens comme nous, dont la notoriété permet d’accéder aux médias, peuvent offrir cela, le reflet d’une réalité humaine commune, pas seulement l’image d’êtres privilégiés que l’on idéalise.

Vous-même, pour révéler ce qui vous est arrivé, avez-vous pris appui sur une parole, sur quelqu’un ?

J’ai pris appui sur la société, précisément. À la suite de ma plainte, l’apparition, de manière extrêmement palpable et bouleversante, d’une foule dans ma vie, à travers autant de témoignages reçus qui révélaient l’ampleur des dégâts, l’ampleur de cette réalité et du nombre de victimes de violences sexuelles, m’a donné la force de parler. En se manifestant, ces personnes ont été un soutien énorme.

“Le silence, c’est l’ordre établi, et le désordre, c’est le bruit. Ce bruit, la souffrance des autres, ça fait très peur. […] Mais il arrive un moment où il faut trouver la force de prendre sur soi et de faire du bruit.”

Vous dites : « Le silence nous rassure. » En quel sens ?

Parce que le silence, c’est l’ordre établi, et le désordre, c’est le bruit. Ce bruit, la souffrance des autres, fait très peur. Les histoires dures nous rendent phobiques, et l’on n’a pas du tout envie d’être confronté à certaines choses. C’est pourquoi il y a un tel écrasement de la parole des victimes de violences sexuelles. Mais il arrive un moment où il faut trouver la force de prendre sur soi et de faire du bruit.

Vous écrivez dans votre livre : « Je comprends ceux qui me haïssent. » Qui sont-ils ? Ceux qui ont porté aux nues un cinéma où des jeunes filles se font abuser ?

Je ne pourrais pas en faire la liste ni parler à leur place, mais j’ai réussi, grâce à l’écriture, à regarder mon histoire –qui est universelle– sous tous les angles, et à m’identifier aussi à presque tous ceux qui ne veulent pas en entendre parler. J’ai pu me positionner dans différents coins de la pièce afin de retrouver la petite fille que j’étais, non avec le regard de la femme que je suis devenue, mais en me mettant à sa place, en la faisant exister au moment où les faits sont arrivés.

De même, j’ai essayé de me mettre dans la peau de ces gens qui me haïssent, de comprendre la résistance de cette partie de la société qui ne veut pas entendre.

On a violé votre corps mais aussi vos mots…

En effet, j’explique que certains de mes écrits de jeunesse – j’écrivais tout le temps – ont été adaptés à mon insu par ces réalisateurs à l’époque. Ils ont pillé mes mots, les ont portés à l’écran et ne s’en sont pas cachés lors d’interviews que je retranscris dans mon livre. Là encore, le silence est la norme. Personne n’a réagi. Et je m’en étonne alors que j’apporte la preuve que Jacques Doillon a refusé de me créditer comme coscénariste de son film. Il a affirmé que je n’avais rien écrit. Quelle protection avons-nous en tant qu’auteurs ? Je me pose la question…

Vous avez des mots très durs à votre égard. Je cite : « Bourgeoise, actrice puante » et aussi « j’étais un terrain favorable ». N’y a-t-il pas là une forme d’inversion des rôles ? C’est le violeur qui doit être mis en cause, non la personne agressée.

J’écris cela car c’est parfois l’image que l’on me renvoie. Ce sont des mots que j’ai lus ou entendus à mon endroit, sur les réseaux sociaux, dans la rue, sur les murs de mon immeuble. Je suis une cible permanente. C’est non-stop.

Votre discours lors de la cérémonie des César de 2024 a été un face-à-face très courageux avec le milieu du cinéma. Qui était au courant de ce que vous alliez dire ?

Les organisateurs m’avaient d’abord proposé de remettre un prix, ce que je n’ai pas souhaité faire. Puis ils m’ont donné carte blanche pour prendre la parole. Même si mon discours n’était pas au prompteur et qu’ils ne savaient pas ce que j’allais lire, ils ne pouvaient ignorer que j’allais parler des violences sexuelles dans le cinéma et de ce que tout le monde sait mais dont personne ne parle. Néanmoins, j’étais en face de mes potentiels employeurs…

Mon métier, c’est le cinéma, je gagne ma vie avec. Il y a eu un effet boomerang pas forcément positif. On ne m’a pas proposé de rôles depuis.

Vous avez demandé « une commission d’enquête sur le droit du travail dans le monde du cinéma, et, en particulier, ses risques pour les femmes et les enfants » et vous avez été longuement auditionnée dans ce cadre-là. Les jeunes acteurs et actrices ne vous sont pas reconnaissants ?

Pas tout le temps. On m’a fait des reproches aussi : « À cause de toi, nous devons suivre la formation violences et harcèlement sexistes et sexuels1» Or, m’accorder ce pouvoir, c’est abusif. D’autres, comme Sophie Lainé Diodovic, directrice de casting et membre du Collectif 50/502, sont très engagées depuis longtemps pour la place des femmes dans le cinéma.

Beaucoup de personnes se sont battues afin que des mesures soient prises et que cette formationVHSS devienne obligatoire. De même, les référents harcèlement sur les films existaient avant que j’en parle.
Mais il est vrai que j’ai porté des idées, notamment à propos de la protection des mineurs, pour qu’un enfant ne soit jamais laissé seul sur un plateau. J’ai demandé que le référent harcèlement soit une personne extérieure à l’équipe, non payée par la production, ce n’est pas le cas.

Il faudrait également rendre obligatoires les coordinateurs d’intimité pour les scènes de nudité ou de sexualité. Cela fait partie des préconisations du rapport de la commission d’enquête parlementaire publié en avril 2025.

Depuis votre retour en France, en 2023, vous avez réalisé une mini-série, un court-métrage, et écrit un livre. Quelle est votre place actuellement ? De l’autre côté de la caméra ?

À propos de l'auteur

Claire Nillus
Journaliste

En tant qu’actrice, on ne m’a pas donné de travail. En revanche, on m’a fait confiance en tant que réalisatrice. Je suis en train de terminer le tournage de mon deuxième long-métrage, une adaptation du livre autobiographique d’Annie Ernaux, Mémoire de fille, dans lequel l’autrice relate sa première expérience sexuelle avec un homme, une expérience humiliante et dominatrice, dont l’onde de choc a douloureusement impacté son corps et le reste de son existence. Ce témoignage méritait, bien sûr, que je m’y intéresse .