Extrait du magazine n°522
La comédienne franco-argentine, récompensée aux César pour le film The Artist, a incarné de nombreux personnages de femmes marquées par la guerre, l’exil ou la résistance. Avec modestie mais sans ambiguïté, elle s’affirme féministe et prône des valeurs humanistes. Elle s’est engagée auprès de l’association Konstelacio, qui promeut le dialogue entre les cultures. Rencontre.

Votre filmographie explore régulièrement des thématiques humanistes, sociales ou sociétales. Ressentez-vous une responsabilité particulière en tant qu’actrice sur ces sujets ?
Je suis avant tout comédienne, et je fais attention à ne pas me donner un rôle qui n’est pas le mien. Je ne veux pas donner de leçons. Je ne me mets pas en danger comme peuvent le faire des militants, des syndicalistes ou des journalistes. Je pense aussi qu’un artiste doit choisir ses combats.
Nous ne sommes pas obligés de tout savoir ni de prendre position sur tous les sujets. Ce n’est pas une faiblesse. Je ne fais que du cinéma, je ne suis qu’une artiste. En revanche, je crois que le cinéma a un pouvoir et que tout film est un acte politique. Le cinéma ouvre le champ des possibles, il fait voyager, il soulève des questions. Il permet de faire circuler des idées et de créer de l’empathie. Certains films permettent au spectateur de se projeter et de comprendre des réalités qu’il ne connaît pas ou n’a jamais vécues. Les rôles que l’on interprète contribuent à une forme de sensibilisation ou de prise de conscience.
“Le film raconte la lutte, la clandestinité, mais aussi les choix difficiles qui en découlent.”
Cette ambition, vous la portez notamment dans Mexico 86, où vous incarnez une femme confrontée à la répression politique et à l’exil ?
Jouer dans Mexico 86 revêtait une importance particulière pour moi. Le film retrace le parcours d’une femme guatémaltèque contrainte à l’exil pour avoir résisté à une dictature militaire sanglante. Elle est déchirée entre son engagement politique, son enfant, qu’elle abandonne pour défendre ses idées, et la nécessité de continuer à se battre pour lui permettre de vivre dans un monde meilleur. Elle évolue dans un univers où chaque décision implique un sacrifice.
Le film raconte la lutte, la clandestinité, mais aussi les choix difficiles qui en découlent. Le récit soulève la question du courage, de la peur et de la capacité à résister, ou non, chacun à sa manière.
Ce rôle, comme d’autres, soulève aussi la question de la place des femmes dans la société. Est-ce une manière pour vous de prolonger votre réflexion sur l’égalité ?
Ce film met en avant une femme forte et pose la question de l’engagement pour les femmes, rarement abordé, et de l’impact que cela peut avoir sur elles comme sur leur vie familiale. Ce passé résonne ici avec des réalités très contemporaines. En Ukraine, par exemple, de nombreuses femmes se sont mobilisées à l’arrière ou ont rejoint l’armée et sont en première ligne du conflit. Cette réflexion sur l’engagement des femmes s’inscrit dans la continuité de mon engagement féministe.
Ce combat n’est pas contre les hommes mais pour permettre aux femmes d’être à leur juste place, à égalité avec eux, notamment pour l’accès aux métiers, à l’indépendance financière, à la reconnaissance. Une société plus égalitaire est une société meilleure pour tous.
Le féminisme est pour moi une manière de réfléchir à la société et de permettre à chacun, hommes et femmes, de s’épanouir. Même si on progresse, la montée des mouvements masculinistes montre bien qu’il y a des résistances et que le chemin sera encore long.
“J’ai l’impression que le monde se radicalise, chez les jeunes, mais pas seulement. Notre époque est compliquée, anxiogène, et les réponses simples séduisent. Je crois au contraire à la nuance.”
Mexico 86 fait aussi écho à votre histoire familiale…
Mes parents ont fui l’Argentine quand j’avais trois ans. [Le pays a été sous le joug du dictateur Jorge Rafael Videla entre 1976 et 1981. Durant cette période, 30 000 personnes sont mortes ou ont été portées disparues.] Bien sûr, quand on grandit avec ça, on comprend très tôt que les droits ne sont jamais acquis et que les libertés peuvent rapidement vaciller. Cela rend forcément attentif à ce qu’il se passe aujourd’hui et à la manière dont certaines idées resurgissent.
Vous avez exprimé votre tristesse face à la montée des idées populistes, notamment parmi les jeunes…
Oui, cela m’inquiète et m’attriste. J’ai l’impression que le monde se radicalise, chez les jeunes, mais pas seulement. Notre époque est compliquée, anxiogène, et les réponses simples séduisent. Je crois au contraire à la nuance. Je reste profondément positive. Il existe aussi une jeunesse engagée, responsable, qui se bat pour plus de justice sociale, pour l’écologie, l’égalité entre les femmes et les hommes.
Il faut d’ailleurs redire que l’engagement peut prendre de très nombreuses formes. Les combats, petits ou grands, sont nombreux. Signer une pétition, c’est aussi s’engager. La dernière que j’ai signée concernait la sauvegarde de l’appartement du poète Jacques Prévert, à Paris, et sa reconnaissance comme patrimoine culturel. Petits et grands combats, donc (rires).
Vous êtes aussi marraine de l’association Konstelacio. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
Konstelacio est une association reconnue par l’Unesco qui œuvre à la sensibilisation et au dialogue entre les cultures, à la diversité et au respect de l’autre. Elle crée des espaces de transmissions culturelles, notamment auprès des enfants et des adolescents, en reliant histoires individuelles et histoire collective.
Quand les enfants racontent d’où ils viennent, leur famille, leur culture, on touche à quelque chose de fondamental. Cela permet aussi d’aborder les questions relatives aux stéréotypes, aux peurs, parfois au racisme, non pour accuser mais pour en comprendre les causes. À travers la musique ou la gastronomie, on peut démonter des idées reçues et montrer que nos cultures sont mêlées, que rien n’est figé. Les Français disent souvent que le couscous est l’un de leurs plats préférés. Retracer l’histoire et l’origine de ce plat permet d’expliquer aux plus jeunes que les cultures voyagent, et se partagent .
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