Penser mieux pour vivre mieux

icone Extrait du  magazine n°520

Philosophe et sociologue, Frédéric Lenoir a consacré sa vie à étudier les grands courants philosophiques et spirituels. Il a produit et animé sur France Culture l’émission « Les Racines du ciel » et est l’auteur de nombreux ouvrages traduits dans une vingtaine de langues. À travers ses livres, il se donne pour mission de rendre la philosophie populaire. Rencontre.

Par Claire NillusPublié le 05/02/2026 à 11h05

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@ Virginie de Galzain

Philosopher, pour vous, c’est un métier, un apprentissage ou une nécessité ?

C’est une nécessité, je me pose des questions depuis l’enfance et je continue à m’en poser. J’en ai fait mon métier, aussi, à travers l’écriture de livres, avec l’objectif de rendre accessible la pensée des grands auteurs. Au-delà des concepts que j’essaie de retranscrire pour un public qui n’a pas étudié la philosophie, ce qui m’intéresse, ce sont les principes qui nous aident à vivre. La philosophie, selon moi, c’est penser mieux pour vivre mieux. En cela, j’essaye de rejoindre l’intention des Anciens, pour qui la philosophie est avant tout un art de vivre fondé sur la raison.

Le titre de votre dernier livre, Les 5 Piliers de la sagesse, pourrait renvoyer à la figure du sage un peu résigné, un peu ermite, or ce n’est pas du tout le sens que vous donnez au mot « sagesse ».

Étymologiquement, philosophie signifie « amour de la sagesse ». Mais qu’est-ce que la sagesse ? C’est la recherche d’une vie juste, en harmonie avec le vivant, un art de vivre par lequel on développe des qualités qui nous apprennent à devenir un meilleur être humain. Et cela implique de s’engager – comme l’ont fait, par exemple, dans le monde contemporain, un Gandhi, un Nelson Mandela ou un Václav Havel. Ces « sages » ont mis leurs réflexions et leurs connaissances au service des autres. Ils n’étaient pas du tout coupés du monde.

“Il faut commencer tôt à apprendre à penser par soi-même pour développer un discernement, un esprit critique.”

Avec l’association SEVE (Savoir Être & Vivre Ensemble), que vous avez créée il y a dix ans, vous proposez des ateliers philo à l’école primaire. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Il faut commencer tôt à apprendre à penser par soi-même pour développer un discernement, un esprit critique. Avec l’agrément de l’Éducation nationale, nous avons formé plus de 7 000 animateurs destinés à intervenir dans les petites classes.

Il ne s’agit pas d’enseigner l’histoire de la philosophie, comme en terminale, mais d’animer des ateliers où les enfants et les adolescents expriment leur pensée personnelle et où ils apprennent à débattre en argumentant de manière rationnelle. Il s’y passe d’ailleurs des choses extraordinaires. Ainsi, je me souviens d’un atelier qui se tenait une semaine après les attentats du Bataclan [novembre 2015].

Des enfants de 9-10 ans devaient réfléchir à la question : « Qu’est-ce qu’une vie réussie ? » La plupart affirmaient que c’est être heureux. Puis l’un d’eux a déclaré qu’il n’était pas du tout d’accord : « Les terroristes qui ont tué des gens étaient heureux car ils pensaient partir au paradis mais ils ont fait du mal aux autres. Alors, pour moi, ils ont raté leur vie car réussir sa vie, ce n’est pas seulement être heureux, c’est aussi ne pas faire son bonheur en créant du malheur ou de l’injustice. » Il a convaincu toute la classe.

Lors de ces ateliers, les enfants apprennent à s’écouter et à échanger de manière constructive. Ce sont de véritables laboratoires de citoyenneté. D’ailleurs, à la suite de ces ateliers, nous avons constaté qu’il y avait moins de problèmes de harcèlement dans les classes.

“Nous vivons une très grave crise de nos démocraties qui prouve qu’elles ne peuvent pas fonctionner si les gens votent uniquement avec leurs croyances ou leurs émotions.”

Vous avez également créé une école de philo pour adultes, la Maison des sagesses.

Oui, car les parents ont demandé des cours de philo pour accompagner leurs enfants ! Ce sont des séminaires de plusieurs jours à la campagne ou bien des cours hebdomadaires en ligne interactifs avec un enseignant. Diderot disait : « Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire. » C’est également mon combat. Nous vivons une très grave crise de nos démocraties qui prouve qu’elles ne peuvent pas fonctionner si les gens votent uniquement avec leurs croyances ou leurs émotions. Spinoza l’affirmait déjà au xviie siècle : les démocraties ne fonctionneront que si les citoyens développent leur capacité de réflexion et ne votent pas avec leurs « passions tristes » (peur, colère, tristesse, envie, ressentiment).

Plutôt que subir le malheur du monde, il faut s’engager, dites-vous.

Épictète [entre le ier et le iie siècle apr. J.-C.], qui a été un esclave et un grand penseur stoïcien, nous a appris à distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Si je souffre d’une maladie incurable, mieux vaut l’accepter plutôt que de souffrir deux fois, parce que je suis malade et parce que je suis en colère contre ma maladie. À l’inverse, ce qui dépend de nous, il faut parfois tout faire pour le changer. Si chacun agit, si l’on est nombreux à agir, le monde ira mieux. À mon petit niveau, je me bats pour l’éducation, l’environnement et la cause animale. Mais je soutiens aussi de nombreuses associations de solidarité. La vie associative occupe la moitié de mon temps. Et cet engagement me rend heureux. Ce n’est pas du tout un sacrifice !

“La globalisation du monde crée aussi de nombreuses peurs, et les gens votent pour des régimes autoritaires. Mais il faut considérer les cycles longs”

 Il y a quand même matière à être pessimiste vu l’état du monde actuel… Mais vous dites que le pessimisme, c’est risqué. Pourquoi ?

À propos de l'auteur

Claire Nillus
Journaliste

Selon moi, les catégories « optimisme » et « pessimisme » ne relèvent pas de la philosophie mais de la sensibilité. Le philosophe cherche à être lucide et à ne pas se voiler la face. Il y a des individus qui ont plutôt une sensibilité optimiste, et qui se disent : « On va chercher une solution. » Et d’autres, plus pessimistes, qui disent : « C’est foutu ! » Le risque, lorsque l’on est trop pessimiste, c’est le découragement et donc l’abandon de l’action.

Alors, c’est vrai, nous sommes pris dans un engrenage terrible, économique et technologique, qui nous conduit vers des catastrophes : écologiques mais aussi sociales et psychologiques (aliénation à internet et à nos outils numériques). À court terme, je peux dire que je suis pessimiste.

La globalisation du monde crée aussi de nombreuses peurs, et les gens votent pour des régimes autoritaires. Mais il faut considérer les cycles longs. Il y a quelques siècles, l’esclavage était vécu comme normal, le patriarcat était généralisé dans toutes les civilisations et la liberté de conscience et d’expression était un vœu pieux. Depuis, les progrès sont colossaux, même si beaucoup reste à faire ! Alors, je me méfie de ceux qui disent que tout est foutu. Même si le capitalisme ultralibéral, qui fait de la maximisation du profit sa seule boussole, détruit la planète et nous conduit droit dans le mur, et que tout peut s’écrouler, y compris le système économique et technologique. Mais d’une catastrophe peut jaillir un renouveau. Et si, un jour, nous ne pouvions plus nous servir d’internet et de nos téléphones portables ? Cela nous obligerait peut-être à changer nos modes de vie.