Extrait du magazine n°521
Sa présence lumineuse n’est pas, et de loin, la seule qualité de la comédienne Isabelle Carré. En 2025, à 54 ans, elle est passée derrière la caméra pour réaliser Les Rêveurs, film coup de poing qui alerte sur l’état de la santé mentale des jeunes. Un sujet qu’elle défend avec ferveur. Rencontre avec une femme déterminée.

Votre enfance semble avoir été marquée par une très grande solitude, auprès de parents fantasques mais aussi encombrés d’eux-mêmes…
En effet, ils étaient tous deux encombrés par leurs questionnements, leurs problématiques… Ma mère s’est retrouvée fille-mère à l’âge de 19 ans, elle a dû se cacher, a été ostracisée par sa famille. Quant à mon père, il a mis de longues années avant de révéler et d’assumer son homosexualité. C’était le contexte d’une époque où l’on considérait l’homosexualité comme une maladie mentale ! Mes deux parents ont connu de grandes phases dépressives. Grandir dans une telle famille fragilisée m’a conduite à me sentir souvent vulnérable… Mais, à l’âge de 16 ans, dans un cours de théâtre, j’ai découvert que cette sensibilité excessive pouvait trouver une place où s’exprimer, où, pardon pour l’expression, se purger. Et ça a été un énorme soulagement.
Diriez-vous que le théâtre vous a sauvée ?
Littéralement ! Moi qui trouvais mes émotions toujours embarrassantes, là, dans ce cours de théâtre auquel je me suis inscrite après avoir vu, subjuguée, Romy Schneider dans Une femme à sa fenêtre, ces émotions étaient valorisées. J’avais enfin trouvé un endroit où les vivre, ces émotions qui débordent, qui sont trop lourdes… Je ne dis pas que cela a été magique. J’ai eu tout un chemin à parcourir. Mais j’ai pu le faire en étant accompagnée par les textes, par les auteurs, et aussi par cette possibilité qu’offre la scène de donner aux gens. Le théâtre, c’est un partage. Ce rendez-vous du théâtre, il est vital pour moi.
“Avec ce film, je voulais aussi alerter la société, les autorités, le gouvernement. Un jeune sur deux ne peut pas être soigné par manque de places ou de personnel.”
Vous êtes passée derrière la caméra pour réaliser votre premier film, Les Rêveurs, sorti en novembre 2025. Vous y évoquez votre internement en hôpital psychiatrique, à l’âge de 14 ans, à la suite d’une tentative de suicide… Pourquoi ce sujet ?
L’idée n’était certainement pas de faire un « ego trip », de parler de cette expérience pour braquer les projecteurs sur moi.
Mon projet était de mettre en perspective cette expérience, qui a été la mienne, dans un hôpital psychiatrique, dans les années 1980, cette perte du goût de la vie, avec ce que vivent beaucoup de jeunes aujourd’hui. Il faut rappeler les chiffres : un jeune lycéen sur quatre a eu des idées suicidaires au cours de l’année [selon l’étude de Santé publique France publiée en avril 2024]. Le taux d’hospitalisation, notamment des très jeunes filles [10-14 ans] pour gestes auto-infligés, explose [+ 246 % en dix ans] !
Je voulais questionner. Pourquoi cette flambée de la détresse psychologique des jeunes ? On a tous en tête le confinement, mais cela n’a pas décru après. Je voulais également, à travers mon expérience, rendre de l’espoir à ces jeunes, leur redonner confiance, montrer qu’il existe des solutions, notamment avec l’art-thérapie. Ce n’est pas juste une activité, c’est beaucoup plus fondamental. Cela peut même sauver des vies, comme cela a été le cas pour moi.
Enfin, avec ce film, je voulais aussi alerter la société, les autorités, le gouvernement. Un jeune sur deux ne peut pas être soigné par manque de places ou de personnel. En France, on compte entre 500 et 600 pédopsychiatres, sachant qu’un tiers partira à la retraite dans les prochaines années. La pédopsychiatrie arrive en queue de peloton des choix des étudiants en médecine… Tout cela est terrifiant. Cet état de fait devrait nous mobiliser bien davantage. Cela devrait être notre priorité.
La santé mentale a été désignée « grande cause nationale » en 2025, et reconduite en 2026…
Oui, et cela a eu des effets positifs : la déstigmatisation, le fait qu’on en parle, des prises de parole – comme celle de Nicolas Demorand. Mais aussi des initiatives gouvernementales avec les formations « premiers secours en santé mentale », par exemple. Donc, libérer la parole, c’est très bien. Mais, ensuite, il faut bien un professionnel en face, et alors, vers qui se tourner ?
En région parisienne, dans certains CMP [centres médico-psychologiques], les délais d’attente peuvent être d’un an. Sur le reste du territoire, ça peut aller jusqu’à deux ans ! Qu’est-ce que cela signifie, pour un jeune qui a le courage de parler et qui demande de l’aide, de lui dire : « Reviens dans six mois ! » ? Ce n’est pas possible !
Certains médecins n’en peuvent plus de devoir faire
le tri. Renvoyer un enfant qui vient de faire une tentative de suicide en disant qu’il a moins de risque de recommencer qu’un autre enfant qui, lui, semble plus fragile, c’est intenable !
Un nombre grandissant de jeunes disent se confier ou demander des conseils psy à l’IA… Qu’en pensez-vous ?
On pensait que la première utilisation de l’IA par les jeunes serait pour rédiger leurs devoirs… Mais, en fait, c’est pour des conseils psy. Or on ne peut pas être soigné par ChatGPT ! Dans la mesure où il s’agit d’un algorithme censé vous rendre dépendant, vous « clientéliser », il n’ira que dans votre sens, quitte à vous conforter très dangereusement dans vos idées noires. Il n’y a pas la distance nécessaire d’un professionnel de santé.
On a déjà vu des cas où un jeune confiait son élan suicidaire à ChatGPT, et ce dernier lui donnait le mode d’emploi !
Vous disiez que le taux d’hospitalisation avait particulièrement explosé chez les jeunes filles. Qu’est-ce qui explique cette différence entre les genres ?
Dans notre société, les raisons d’être fragilisé ou anxieux sont nombreuses : l’écoanxiété, le cyberharcèlement, bien plus répandu qu’on ne le pense, et aussi la pression mise sur les études par des parents eux-mêmes, inquiets face à l’avenir. Mais les jeunes filles sont exposées à des pressions plus fortes, notamment sur leur physique, avec l’hypersexualisation sur les réseaux, menées par les influenceuses. Elles subissent aussi des pressions psychiques, pour être drôle, savoir « clasher »…
De plus, il faut souligner, comme l’ont montré les travaux de la pédopsychiatre Marie Rose Moro, que l’on tend à prendre plus au sérieux les garçons quand ils disent ne pas aller bien. Pour les filles, on invoquera les hormones ou on dira qu’elles sont des drama queens [reine de la comédie]… On minimise, on met à distance leur parole.
J’espère que mon film, avec les échanges qu’il suscite – car je suis régulièrement invitée dans des lycées pour en parler –, mènera à une prise de conscience de la souffrance de notre jeunesse. Ces enfants sont les adultes de demain. Écoutons-les, donnons-nous les moyens de leur construire un avenir plus serein