Comment l’extrême droite menace les droits et les libertés syndicales

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icone Extrait de l'hebdo n°4030

À quelques mois d’une élection présidentielle à hauts risques, l’étude publiée par la Fondation Jean-Jaurès et la Friedrich-Ebert-Stiftung sonne comme un avertissement. Partant de cas concrets (États-Unis, Hongrie et Italie), elle révèle la corrélation entre l’accession de l’extrême droite au pouvoir et l’affaiblissement des syndicats et des droits des travailleurs…

Par Emmanuelle Pirat — Publié le 06/10/2026 à 12h00

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© Hugo Aymar/Haytham-RÉA

Les forces politiques d’extrême droite constituent un danger pour la démocratie… et les syndicats. Cela n’est pas une simple supputation ni ne relève d’un procès d’intention « mais d’un constat objectivable et documenté », indique la récente étude intitulée « Trump, Orbán, Meloni : quand l’extrême droite s’en prend aux syndicats », menée par la Fondation Jean-Jaurès et la Friedrich-Ebert-Stiftung. « Dans les États où l’extrême droite a pris les commandes du pouvoir, la menace pesant sur les syndicats n’est plus un objet de débat comme en France ou en Allemagne. Elle est devenue une réalité concrète et brutale », expliquent Jean Grosset et Adrienne Woltersdorf en préambule de cette enquête qui passe au scanner trois pays – Italie, Hongrie et États-Unis – où l’extrême droite a effectivement pris le pouvoir.

En quatre ans, l’extrême droite a gagné en influence

Ce n’est pas la première fois que les deux fondations tirent le signal d’alarme. En 2022, déjà, leur étude de mars 2022 intitulée « L’extrême droite européenne contre les travailleurs – Un dialogue social menacé » passait au crible les discours des partis d’extrême droite dans quatre pays : Allemagne, France, Italie et Suède. Mais, en quatre ans, le contexte a évolué, l’extrême droite a gagné en influence en Europe (Allemagne, Belgique, Pologne, Portugal, Roumanie, Royaume-Uni, Suède…) et dans le monde (Argentine, Brésil, Pérou, etc.), appelant une nouvelle mise en garde. « Nous souhaitons alerter les travailleurs, les militants syndicaux et l’opinion publique sur la réalité de ces enjeux en publiant des analyses dédiées à la situation que rencontre factuellement le syndicalisme sous un pouvoir d’extrême droite », poursuivent-ils – relevant que, dans ces trois cas, cela se traduit par « un recul sévère et global des droits et des libertés syndicales ».

“Logique cumulative”

Ce que montre également l’étude, c’est qu’il n’est pas forcément question d’attaque frontale accompagnée d’une interdiction des syndicats mais plutôt de mesures « qui visent à affaiblir, déstructurer et marginaliser le syndicalisme libre et indépendant ». Les formes et les périmètres varient selon les pays, mais il s’agit toujours d’une « logique cumulative », qui se traduit « par une série de mesures touchant, à des degrés divers, aux règles de représentativité, aux droits et protections des délégués, à l’instrumentalisation d’organisations alignées sur le pouvoir ou encore aux subventions publiques permettant aux syndicats d’exercer leurs missions. Partout, la négociation collective est mise à mal alors que les mesures de répression contre celles et ceux qui s’engagent dans l’action syndicale voient le jour sous différentes formes ».

Sous Orbán, une dégradation brutale des droits

Dans la Hongrie de Viktor Orbán, qui a gouverné pendant seize ans avant d’être défait à l’issue des élections législatives d’avril dernier, le processus d’attaque a commencé dès son accession au pouvoir, en 2010, en réduisant les droits et les capacités des représentants syndicaux à agir dans les entreprises (le gouvernement avait d’ailleurs fait adopter un nouveau code du travail, en 2012, en vue de limiter les prérogatives des syndicats) et en réduisant leurs ressources financières (notamment en supprimant les subventions versées par l’État au secteur privé comme au secteur public). La répression s’est également abattue sur les dirigeants des mouvements sociaux (campagnes médiatiques diffamatoires, poursuites judiciaires), sans oublier une réforme du droit de grève de 2010 qui a élargi le champ des grèves jugées illégales et a instauré des règles plus complexes pour en dissuader les organisateurs.

La campagne de délégitimation de Meloni

La méthode employée par Meloni est différente, moins frontale. Emanuele Toscano, auteur du chapitre sur l’Italie, relève que la tendance à l’affaiblissement des grandes confédérations syndicales est antérieure à son arrivée au pouvoir. « Elle s’était accélérée sous les gouvernements Renzi, mais le gouvernement actuel lui a donné une dimension politique explicite. » Le chercheur identifie ainsi quatre axes d’intervention du pouvoir visant à marginaliser les organisations syndicales : dilution de leur représentativité, en faisant entrer dans le jeu du dialogue social d’autres acteurs sans réelle base d’adhérents, comme des associations, dont certaines peuvent être assimilées à des syndicats jaunes ; réduction de leurs ressources financières ; durcissement du droit de grève par des mesures de pénalisation de l’action collective (en adoptant notamment le décret sécurité de 2024) ; « enfin, en menant une campagne de délégitimation menée à travers des médias alignés sur le gouvernement ».

Offensive antisyndicale du président Trump

Avec Trump, l’hostilité du pouvoir vis-à-vis des syndicats s’est illustrée selon différentes modalités. Elle a particulièrement visé les représentants syndicaux du secteur public. « Donald Trump a par exemple pris une série de décrets privant plus d’un million de fonctionnaires fédéraux de leurs droits à la négociation collective, soit 84 % des agents fédéraux syndiqués », relève Davis Madland, responsable du chapitre consacré aux États-Unis. Il a également imposé des restrictions touchant aux financements.

Et en France ?

À moins d’un an de l’élection présidentielle, cette étude sonne comme un avertissement sur ce qui pourrait advenir en France. Selon Yvan Ricordeau, secrétaire général adjoint de la CFDT, « cette étude est une démonstration supplémentaire de ce qu’on dit depuis longtemps sur le danger de l’extrême droite et sa stratégie de réduction du droit syndical et des libertés fondamentales ». Elle doit donc alimenter une réflexion critique au service des militants et des équipes syndicales. Lesquels sont déjà, depuis les dernières municipales, bien conscients des risques que fait courir une prise de pouvoir du RN : fin de la mise à disposition de locaux, remise en cause de certaines manifestations, attaques diverses…

À propos de l'auteur

Emmanuelle Pirat
Journaliste

« Cette étude ne doit pas nourrir le défaitisme, au contraire. Elle doit nous permettre de regarder les choses avec lucidité, avec des lunettes bien nettoyées et les idées bien claires sur ce qui peut arriver. Le pire serait le déni. Quand tu vis dans une zone sismique, la pire des choses, c’est de vouloir l’ignorer ! Les batailles perdues sont celles que l’on n’a jamais engagées », estime le responsable confédéral Thibaud Kurtz, qui s’appuie sur l’échec cuisant de Giorgia Meloni – elle a voulu, en vain, faire passer un projet de réforme de la justice, l’an dernier – mais aussi sur le sursaut du peuple hongrois, qui s’est débarrassé de Viktor Orbán et a élu Péter Magyar premier ministre, en mai dernier, pour trouver des motifs de combativité. En France, il est plus que temps de fourbir les armes militantes !