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Championne en titres

iconeExtrait du magazine n°472

Première Française championne olympique de boxe à Rio (en 2016) et championne du monde des poids légers (depuis 2019), Estelle Yoka Mossely est aussi engagée sur le ring que dans sa vie privée. Elle se fixe deux objectifs : permettre aux femmes de vivre pleinement leur carrière professionnelle et boxer les préjugés, en encourageant les plus jeunes à pratiquer le sport. Entretien.

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 02/04/2021 à 08h00

Estelle Yoka Mossely est la première Française médaillée d'or en boxe aux J.O.
Estelle Yoka Mossely est la première Française médaillée d'or en boxe aux J.O.© Alain Mounic

Comment devient-on la première Française médaillée d’or aux Jeux olympiques ?

On s’entraîne. Beaucoup. On travaille. Beaucoup. Tous les jours et pendant de nombreuses années. Il n’y a pas de secret pour devenir championne : il faut s’entraîner. Et faire beaucoup de sacrifices. Comme en ce moment. Je m’entraîne aux États-Unis pendant un mois et demi et je ne peux pas voir mes enfants âgés de 3 ans et 6 mois. C’est dur.

Depuis les Jeux de 2016, à Rio, et votre médaille d’or, votre vie a-t-elle changé ?

Du tout au tout. En plus d’être le plus grand et le plus beau de mes souvenirs sportifs, ça a entraîné plein de choses. À tous points de vue. C’est un changement de vie complet. On attend de nous que l’on soit à la hauteur de cette médaille d’or. On attend de nous d’être à la hauteur de ce qu’on a déjà accompli. Et peu importe que l’on soit enceinte ou non, que l’on soit fatiguée ou non. On doit répondre présente. Cela donne aussi un nouveau statut. C’est beaucoup de responsabilités. Mais je les assume !

“En mettant mon expérience au service des autres, je peux les aider à ne pas reproduire ces erreurs.”

Estelle Yoka Mossely

Est-ce l’une des raisons qui vous a poussée à fonder l’association LPERF ?

Je sais que l’effet des Jeux et de tout ce que ça implique peut être éphémère. C’était bête de laisser passer cette occasion unique. J’avais l’opportunité de me servir de ma notoriété pour aider d’autres athlètes. Pendant ma carrière, j’ai fait face à certaines choses que j’aurais pu éviter. En mettant mon expérience au service des autres, je peux les aider à ne pas reproduire ces erreurs. C’est aussi une façon d’aller de l’avant. On peut toujours se plaindre mais quand on a la possibilité d’agir pour que les choses s’améliorent, il faut le faire ! En tant que championne, si je veux que le sport continue de rayonner comme il rayonne, je dois en être actrice !

Quels sont les objectifs de votre association ?

Je veux pouvoir aider les femmes à bénéficier des conditions favorables pour leur carrière, pour qu’elles puissent s’exprimer librement, sur des sujets qui leur sont spécifiques. Il y a des manques en matière d’accompagnement. Et les hommes ne connaissent pas toutes les problématiques qui se passent dans la tête et dans le corps d’une femme. C’est pour ça que nous sommes là. Notre structure se divise en trois pôles : un pôle médico-juridique, un pôle pause de carrière et un pôle reconversion professionnelle. Santé ou carrière : chaque question qu’une sportive se pose doit trouver une réponse et des outils adaptés.

C’est-à-dire ?

Faire une pause dans sa carrière, avoir un enfant, revenir après la grossesse… Ce sont des envies de plus en plus répandues dans la carrière des sportives. Et c’est normal ! J’ai moi-même connu cette interruption de carrière après ma médaille d’or et après mon titre de championne du monde. Mon premier fils est né en 2017 et le second en 2020. Une athlète peut rapidement se retrouver seule et en difficulté. Comment annoncer une grossesse ? Quelles vont être les réactions ? Dans le milieu professionnel traditionnel, une femme enceinte bénéficie d’un congé maternité, cela fait partie de sa « carrière ». Cela devrait aussi être le cas dans la carrière d’une sportive. Simplement parce que ce sont des choses complètement naturelles, qui font partie de la vie de chacune d’entre nous.

Je pourrais multiplier les exemples. Prenons un sport de catégorie de poids ; lorsqu’une athlète n’arrive pas à en perdre pour des raisons hormonales eh bien son entraîneur soit ne comprend pas, soit il ne sait pas comment réagir. Beaucoup d’encadrants d’équipes féminines sont des hommes et méconnaissent ces sujets.
Enfin, notre expertise peut également porter sur les questions de harcèlement. Parce que ça existe.

“Il faut mettre en place des cellules dans chacune des fédérations. Pour que les personnes qui veulent en parler puissent le faire […] C’est comme cela qu’on pourra détecter des anomalies dans tel club ou dans telle ville. C’est important d’écouter.”

Estelle Yoka Mossely

Depuis le témoignage de la patineuse artistique Sarah Abitbol, la parole s’est libérée sur la réalité des agressions et violences sexuelles dans le milieu sportif…

Il y a un vrai travail à faire. Il faut mettre en place des cellules dans chacune des fédérations. Pour que les personnes qui veulent en parler puissent le faire. Chaque fédération doit agir. Mais vraiment. Il faut une cellule qui fonctionne tout le temps, qui va à la rencontre des clubs, qui s’informe… C’est comme cela qu’on pourra détecter des anomalies dans tel club ou dans telle ville. C’est important d’écouter. En allant sur ces questions et en voyant que les fédérations s’intéressent à leur sort, cela pourra donner le courage aux personnes de parler.

“Ce n’est pas parce qu’on est petit qu’on ne peut pas faire du basket, ce n’est pas parce qu’on n’est pas souple qu’on ne peut pas faire de la danse, et ce n’est pas parce qu’on est une fille qu’on ne peut pas faire de la boxe !”

Estelle Yoka Mossely

Vous menez aussi des actions auprès des plus jeunes.

Je veux montrer tout le champ des possibles. Montrer que tout le monde est égal face au sport. C’est pour cela que c’est important que je puisse partager mon expérience avec les plus jeunes. Avec l’association, nous faisons appel à des athlètes pour qu’ils viennent raconter leur parcours. Nous voulons donner envie aux filles et garçons. Il y a forcément un sport adapté à chacun. Je dis aux jeunes : «N’ayez pas peur. Osez faire du sport !» Tout simplement. Et peu importe lequel. Ce n’est pas parce qu’on est petit qu’on ne peut pas faire du basket, ce n’est pas parce qu’on n’est pas souple qu’on ne peut pas faire de la danse, et ce n’est pas parce qu’on est une fille qu’on ne peut pas faire de la boxe !

Le sport est accessible à tous. Peu importent ses qualités physiques et mentales. C’est important de faire passer ce message, notamment chez les jeunes femmes, parce qu’il y a beaucoup de décrochages, une fois arrivées à l’adolescence. Elles s’éloignent du sport, parfois parce qu’elles n’ont pas forcément envie de montrer leur corps… Elles ont des problématiques particulières qui doivent être prises en compte.

Le sport est-il encore trop « masculin » ?

Le sport évolue trop lentement. Même si, heureusement, les choses changent peu à peu. Plus on avance dans le temps, plus il y a de femmes qui pratiquent un sport et plus on a d’athlètes féminines qui se sentent concernées par les problématiques de leur fédération et plus elles ont envie de s’investir. Il y a un décalage entre l’évolution de la demande et l’évolution dans les faits. On constate malheureusement qu’encore trop peu de femmes accèdent aux postes en responsabilité. Une seule femme est présidente d’une fédération française olympique [Nathalie Péchalat pour les sports de glace]. Et il y a pourtant beaucoup de disciplines… Souvent, nous devons faire face à des gens installés depuis très longtemps, qui tiennent à leur poste. Il faut entrer dans un dialogue, qui va durer un moment. Une élection ne se remporte pas en un an, c’est un travail qui se fait sur plusieurs années. Nous sommes là pour accompagner celles qui veulent s’investir dans la vie des fédérations.

Que peut-on vous souhaiter pour 2021 ?

Des ceintures, des ceintures et des ceintures [récompenses décernées en boxe]. Et continuer à m’engager dans ce que j’aime !