Antoine de Caunes : “Nous avons besoin de nuances”

iconeExtrait du magazine n°478

Animateur de télévision et de radio, producteur, scénariste, acteur, écrivain… l’inoxydable Antoine de Caunes multiplie les casquettes depuis bientôt quarante ans.

Un parcours riche qu’il nous fait découvrir dans son dernier livre, Perso. Cet humaniste, engagé au côté de Solidarité Sida, brandit la culture en étendard de liberté et combat celles et ceux qui entendent diviser et fracturer notre société. Entretien.

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 26/11/2021 à 10h16 et mis à jour le 18/12/2021 à 08h27

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© Signatures

Dans votre dernier livre, vous évoquez les interviews qui s’enchaînent, qui se ressemblent et qui vous ennuient. Afin de ne pas tomber dans ce travers, y a-t-il quelque chose que vous n’ayez encore jamais dit ?

[Rires] On m’a tout demandé, mais je vais prendre votre question à l’envers. On me parle trop souvent de Bruce Springsteen. Tout le monde sait l’attachement que j’ai pour cet homme et l’importance qu’il a dans ma vie.

J’ai le privilège d’avoir développé avec lui un semblant de camaraderie au fil des années, mais je n’en peux plus de raconter cette histoire. J’ai envie d’en inventer une nouvelle.

C’est justement parce que vous aimez inventer des histoires que vous avez écrit Perso ?

J’écris tous les jours. Je passe ma vie à écrire. L’écriture est au cœur de tout ce que je fais : cinéma, radio, télévision ou documentaire. Tout repose sur l’écriture. Il y a quelques années, j’ai écrit le Dictionnaire amoureux du rock, l’exercice m’avait beaucoup amusé parce qu’il s’agissait de se laisser guider de manière aléatoire par une histoire, qui en amène une autre, qui elle-même en amène une autre. C’est ce que j’ai voulu faire ici.

Je parle de mes amis, de mes rencontres, de moments déterminants dans ma carrière, de ces gens qui ont changé ma vie. À vrai dire, si je parle un peu de moi, je parle surtout des autres.

Ce sont eux qui sont intéressants.

“Je crois beaucoup aux vertus du travail – à condition d’aimer ce que l’on fait, évidemment.”

Les « autres » sont justement au centre de vos émissions.

C’est l’essence même de mon métier. J’aime parler des gens, de leur passion, de leur travail. Parler du travail est d’ailleurs essentiel. Je crois beaucoup aux vertus du travail – à condition d’aimer ce que l’on fait, évidemment. C’est une protection tellement puissante face au monde extérieur et pour faire face aux revers de fortune.

C’est important de pouvoir faire quelque chose qu’on aime et qui nous correspond. C’est pourquoi c’est aussi un grand malheur quand on le perd.

Vous vous décrivez aussi comme un « passeur ». Qu’entendez-vous par là ?

Je veux raconter le monde tel que je le vois, c’est quelque chose qui me tient à cœur. C’est ma place. J’aime aller à la rencontre de personnes qui sont un peu en dehors des clous, qui ont de la fantaisie, qui ont une autre perception du monde, pensent d’une façon différente. J’aime pouvoir parler de sujets sur lesquels les projecteurs ne sont pas braqués. Je veux pouvoir faire réfléchir le téléspectateur et l’inviter à s’interroger sur ses certitudes.

J’essaye de profiter de mes émissions pour défendre mes idées. Mettre en lumière ce qui n’est pas la norme, ça fait plus réfléchir que de dire : « Non, il a tort, moi j’ai raison. »

Convaincre, c’est l’une de vos missions au quotidien ?

Je crois au prosélytisme, mais pas à l’injonction. Plus vous cherchez à dire aux gens ce qu’ils doivent penser et comment ils doivent penser, moins ça marche.

Faire découvrir de nouveaux horizons, c’est aussi ce que vous faites sur les ondes de France Inter [il anime Popopop, une émission consacrée à la pop culture].

Vous êtes resté attaché au service public ?

Oui. J’ai commencé sur Antenne 2. J’ai été élevé par des gens qui ont eux-mêmes grandi dans le service public. [Antoine est le fils de Georges de Caunes et de Jacqueline Joubert, tous deux présentateurs à l’ORTF.] Je suis très attaché au service public parce qu’il s’adresse à tous et que tout le monde peut y trouver son compte. Quand je choisis mes invités, je veille à ce que toutes les sensibilités, les opinions puissent être représentées. Le service public représente tous les goûts et toutes les couleurs. À ce titre, j’ai l’impression que France Inter remplit sa mission. Ma frontière, c’est l’absence de respect.

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“Au vu de l’état du monde, notamment sur les questions climatiques, il est urgent de s’engager.”

Depuis le début de votre carrière, le paysage médiatique – et notamment télévisuel – a profondément évolué. Quel regard portez-vous dessus ?

La télévision est un média capital dans le développement de la psyché d’une société. Il faut faire attention

à ce que l’on en fait. Les émissions dites de flux, de variété ou les concours, je m’en fous, ça ne m’intéresse pas. En revanche, je peux regarder des documentaires, des reportages, mais ces programmes ne sont pas suffisamment nombreux. La télévision a de gros progrès à faire en matière de programmes culturels, notamment. Cela ne doit pas se résumer à un petit bout d’émission le dimanche après-midi.

Pendant le confinement est née la chaîne publique Culturebox. Elle parle des nouvelles scènes, de musique, de danse classique, de hip-hop, c’est très bon signe. C’est ce qu’on devrait voir sur toutes les chaînes télé. La culture, ce n’est pas chiant, astreignant et rébarbatif. La culture, c’est joyeux. Et c’est ce qui donne du liant à notre société.

Vous êtes engagé au côté de Solidarité Sida, quelle place tient ce combat dans votre vie ?

Je partage ce combat depuis presque trente ans. Je suis profondément humaniste, alors l’engagement auprès de Solidarité Sida a été tout de suite évident. Luc Barruet, le fondateur, m’a convaincu en quelques mots : quand on parle du sida, on parle du monde, on parle d’économie, on parle des rapports entre les pays du Nord et du Sud. Au final, on parle de politique, sans le dire, mais à travers le prisme de l’humain. Tout ça en alertant la jeune génération sur ce qu’il faut faire pour éviter d’être contaminé et de contaminer les autres.

Je ne regrette pas cet engagement. J’ai rencontré des gens extraordinaires, des gens dont on ne parle jamais : les bénévoles. Ce sont des modèles de dévouement, d’abnégation et de discrétion. Ils font bouger les lignes sans faire la une des journaux. La fréquentation de ces gens-là m’a redonné foi en l’humanité.

Dans les associations, dans les entreprises, nombreux sont ceux qui s’engagent…

Bravo à eux. C’est essentiel, j’appelle celles et ceux qui ne le sont pas à s’engager. Il faut faire bouger les choses. Au vu de l’état du monde, notamment sur les questions climatiques, il est urgent de s’engager.

Il faut arrêter d’attendre que d’autres le fassent pour vous. Il est urgentissime de se mobiliser, parce qu’en face il y a ceux qui imposent leur vision : les conservatismes, ceux qui recherchent le profit immédiat ou ceux qui veulent protéger leurs acquis et leurs privilèges.

Vous tenez à rester discret sur vos sensibilités politiques ; pourtant, dans votre livre, deux sujets reviennent régulièrement : le Brexit et l’extrême droite.

Parce que ce sont des sujets de fond. On doit en parler. Cette phrase, reprise par Churchill, est un mantra pour moi : « United we stand, divided we fall » (Unis, nous tenons ; divisés, nous tombons). Nous traversons une époque dans laquelle nous avons intérêt à être unis plutôt que divisés.

C’est aussi simple que ça. Je rejette tout ce qui divise, tout ce qui fracture, fractionne ou sépare les gens. C’est dingue qu’une poignée de conservateurs ait réussi à faire voter le Brexit. Ils ont réussi à foutre la trouille aux gens. On voit les effets collatéraux aujourd’hui.

L’extrême droite – Nigel Farage dans le cas du Brexit –, c’est leur fonds de commerce, ils font peur aux gens. Ils les dressent les uns contre les autres, ils opposent les cultures. Je ne peux pas laisser passer ça. Je ne supporte pas le racisme, c’est la limite de ma tolérance et de ma patience. Je suis le fils d’un gaulliste qui, malgré le fait d’avoir grandi dans une famille qui soutenait le maréchal Pétain – dont beaucoup de Français partageaient les idées à l’époque –, a très vite compris qu’il fallait défendre la liberté et ne pas la laisser se faire grignoter.

C’est on ne peut plus d’actualité.

Comment faut-il s’y prendre ?

Culture et culture. Cela peut passer par la littérature, par l’histoire ou autre chose. Connaître son passé, c’est comprendre son présent. Il faut continuer à se battre pour préserver ce qui est essentiel, c’est-à-dire l’accès à l’éducation, à la santé publique ou à tout ce qui permet d’avoir une liberté de mouvement. L’éducation joue un rôle déterminant. Elle est la base de tout. Elle permet de saisir les nuances. Le monde n’est ni noir ni blanc, il est gris, hélas. « Nuance », c’est d’ailleurs un mot que je trouve capital.

C’est parce que la nuance est essentielle à notre vie commune que je suis rétif à toute forme d’extrémisme. Enfin, c’est aussi l’éducation qui nous permettra de faire face aux problèmes induits par les réseaux sociaux et qui échappent à tout le monde. Enfin, pas complètement à tout le monde, certains géants l’ont bien compris, ils réussissent à infléchir des tendances, à manipuler des données et à induire des idées néfastes et dangereuses dans nos démocraties.