“Notre système oligarchique est trop malade pour être sauvé”

icone Extrait du  magazine n°521

Pour Luc Rouban, professeur émérite au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), la crise démocratique est si profonde qu’elle nécessite d’aller beaucoup plus loin qu’une simple réforme des institutions.

Par Jérôme CitronPublié le 04/03/2026 à 10h00

Sociologue et directeur de recherche au CNRS.
Sociologue et directeur de recherche au CNRS.© DR

Dans votre dernier ouvrage, La Société contre la politique1, vous vous penchez sur la crise démocratique. Le mal est-il si profond ?

Il faut bien faire attention quand on parle de crise de la démocratie. Il n’y a pas, pour une majorité de Français, une envie de dictature ou une attirance pour un régime qui serait privatif de liberté. Cela étant dit, la démocratie, ce n’est pas simplement un régime de liberté ou un État de droit, c’est aussi un mécanisme de décision. Or toute la mécanique politique de la représentation est effectivement remise en cause depuis un certain nombre d’années.

Qu’attendent les Français ?

Il y a chez les Français une exigence d’efficacité et une demande de proximité. Le bon côté de cette évolution, c’est l’engouement pour le monde associatif local. Le mauvais côté, c’est la dérive actuelle vers une forme de consumérisme de la politique. On a vu l’explosion du nombre d’agressions contre les élus qui n’étaient pas liées à des questions idéologiques mais à des exigences individuelles. L’intérêt particulier tend à l’emporter sur la solidarité ou sur l’intérêt général.

“Nous vivons une déconstruction de tous les mythes sur lesquels était établi notre système politique, dont, en premier lieu, celui du mérite républicain.”

L’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron n’est-elle pas le symbole de ce rejet des clivages politiques traditionnels ?

Le macronisme est un moment très particulier de notre histoire politique. Ce mouvement promettait une société plus ouverte, moins rigide, plus individualiste. Ce discours a incontestablement séduit une partie des Français car il correspondait à une attente. Mais l’ambition du macronisme d’émanciper la société n’a pas été réellement mise en œuvre.
Par son échec, le macronisme a finalement accéléré le processus de mécontentement envers le politique.

Il existe aussi une demande d’autorité…

C’est toute l’ambiguïté de la période. Le trumpisme, c’est la version de droite radicalisée de cette volonté d’émancipation.
Avec, à la fois, la critique de tous les mécanismes de régulation habituels de la démocratie (notamment la justice) et l’idée
que les pouvoirs publics ne doivent pas exercer trop d’autorité sur la sphère privée, notamment en matière d’environnement, de santé ou de liberté d’expression. On retrouve également cette pensée au sein du RN : l’idée qu’il faut refuser les injonctions qui viennent de l’autorité politique. Il y a une volonté d’émancipation de la société par rapport à la politique.

L’émancipation, c’est plutôt positif, non ?

La demande d’émancipation peut être positive comme négative. Nous vivons une déconstruction de tous les mythes sur lesquels était établi notre système politique, dont, en premier lieu, celui du mérite républicain. Une grande partie de la population, et c’est particulièrement vrai pour la jeune génération, estime que le travail ne paie plus, que les efforts ne sont pas reconnus.

Pire, elle a le sentiment que les règles du jeu ne sont pas les mêmes pour tous. Elle ne demande pas l’égalité, mais la reconnaissance individuelle.

Comment répondre à cette aspiration à davantage d’autonomie sans sacrifier le commun ?

À propos de l'auteur

Jérôme Citron
rédacteur en chef adjoint de CFDT Magazine

On ne reviendra pas en arrière. On assiste à une disqualification générale de ce vieux modèle républicain, centralisateur, jacobin… Le système oligarchique central est trop malade pour être sauvé. Une des pistes possibles serait de miser davantage sur le local, d’inventer un système fédéral qui réponde à la demande d’efficacité. La France est diverse et c’est une très bonne chose.

Les Français acceptent d’ailleurs beaucoup plus les différences qu’autrefois, qu’elles soient culturelles, religieuses ou sexuelles. Les politiques doivent prendre conscience de
ce changement et des nouvelles aspirations de la société.