Ambassadeur de partage

iconeExtrait du magazine n°481

À travers une association, sa fondation, un festival, une école ou même une émission de télévision, Prodiges, le violoncelliste quadragénaire est un artisan de la démocratisation de la musique classique. Depuis plus de vingt ans et le début de sa carrière, il fait de la transmission de sa passion et de l’accès à la culture ses priorités. Entretien.

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 04/03/2022 à 10h00 et mis à jour le 04/03/2022 à 20h46

Gautier Capuçon est un artisan 
de la démocratisation de la musique classique. Depuis plus de vingt ans, il fait de la transmission de sa passion et de l’accès à la culture ses priorités.
Gautier Capuçon est un artisan de la démocratisation de la musique classique. Depuis plus de vingt ans, il fait de la transmission de sa passion et de l’accès à la culture ses priorités.©James Bort/Warner

Comment est née votre passion pour la musique classique ?

Je ne suis pas né dedans. Mes parents ne sont pas du tout musiciens. Mon père était un agent des douanes et ma maman ne travaillait pas. Mes parents, qui sont originaires de Bourg-Saint-Maurice (Savoie), ont découvert la musique classique grâce au Festival des Arcs.

Chaque été, des concerts étaient donnés gratuitement dans la ville.

J’insiste bien sur ce mot. C’est grâce à cette gratuité qu’ils ont pu accéder à la musique classique. Quand je suis né, ma sœur, de dix ans mon aînée, jouait déjà du piano et mon frère [le violoniste Renaud Capuçon], qui avait cinq ans de plus que moi, pratiquait le violon. Donc, quand je suis arrivé, il y avait déjà un univers musical à la maison. Et à 5 ans, je me suis retrouvé avec un violoncelle entre les mains.

Ça a été un véritable coup de foudre. Mon premier professeur m’a transmis sa passion pour cet instrument. J’attendais le cours de musique avec impatience, c’était le moment qui illuminait ma semaine. Ça me permettait de transcender ce que je ressentais, d’exprimer des émotions sur lesquelles je ne pouvais pas mettre de mots. Tous mes professeurs ont été extraordinaires. Ils m’ont donné de leur temps, m’ont transmis leur exigence, leur expertise et leur bienveillance. J’ai commencé ma carrière

il y a plus de vingt ans. Je me tourne désormais vers la transmission et l’éducation. Tout ce qu’on m’a prodigué, je veux pouvoir le transmettre à mon tour. Je veux faire profiter les jeunes de mon expérience.

Une mission que vous menez en tant qu’ambassadeur de l’association Orchestre à l’école.

Je suis très fier d’être « ambassadeur » de cette association. Elle fait un boulot formidable. Son objectif est d’initier toute une classe à la pratique d’un instrument, et de l’accompagner pendant trois, quatre ans, jusqu’à l’organisation de concerts. Depuis 1999, ce sont 100 000 élèves qui ont bénéficié de ce dispositif, et plus de 1 450 orchestres qui ont vu le jour. Chaque projet réunit les acteurs éducatifs, culturels et politiques du territoire. Chaque orchestre est différent. Il prend en compte les envies et les réalités locales, dans le choix des instruments notamment.

“C’est un projet social, culturel, éducatif et citoyen. C’est un projet de société, et peu importe que les gamins fassent de la musique ou pas après ; l’important, c’est que ça leur ouvre un nouvel horizon.”

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© James Bort / Warner

Quelles sont les vertus de la musique pour les jeunes ?

L’apprentissage de la musique est extrêmement important pour un jeune. Grâce à elle, il travaille sur la concentration, sur la confiance en soi. Elle permet l’expression des émotions et, surtout, elle favorise le travail collectif. La musique, c’est aussi l’apprentissage du respect, de la discipline… c’est apprendre à se tromper et à ne pas se moquer du camarade qui commet une erreur.

C’est une expérience très forte. Et c’est assez bouleversant de voir des gamins qui viennent d’écoles un peu plus difficiles que les autres, avec une enfance compliquée, s’épanouir lorsqu’ils jouent de leur instrument. C’est merveilleux de voir ces enfants avec les yeux qui pétillent. Ce que je vis avec eux, c’est un cadeau de la vie. J’ai en mémoire un échange avec un enfant pendant un goûter.

Je lui ai simplement demandé : «Comment ça va ?». Il m’a répondu : «Quand je joue, j’oublie tous mes problèmes.» Lorsqu’il m’a dit ça, j’ai compris l’importance de ce que nous faisions. Il faut aussi rappeler que la musique n’a pas de statut social, la musique n’a pas de couleur de peau. La musique est universelle. La musique est un trésor. Nous voulons que tous les enfants de France puissent avoir cette chance.

C’est un projet social, culturel, éducatif et citoyen. C’est un projet de société, et peu importe que les gamins fassent de la musique ou pas après ; l’important, c’est que ça leur ouvre un nouvel horizon.

Vous venez aussi de créer la Fondation Gautier Capuçon, pour accompagner et soutenir de jeunes musiciens. Quel est son objectif ?

Je sais qu’il y a une période charnière dans la carrière des musiciens, entre 18 et 25 ans. Beaucoup de choses se jouent à ce moment-là. C’était déjà très dur pour les jeunes artistes de trouver des engagements avant la crise de Covid, alors, maintenant, c’est quasiment impossible.

La culture a été fortement impactée, le secteur souffre et les jeunes sont les premières victimes. Avec cette fondation, je veux pouvoir leur faire profiter de mon expérience et les aider à avoir accès à la scène et au public.

Nous évoquions plus tôt votre rôle d’ambassadeur. Pouvez-vous nous parler de l’autre « ambassadeur », celui qui partage vos tournées depuis plus de vingt ans ?

[Rires] L’autre Ambassadeur, c’est mon violoncelle. Un instrument de 1701. Il est commun que les instruments portent le nom d’un mécène ou d’un artiste à qui ils ont appartenu. Le mien n’en avait pas. Je ne voulais pas lui donner un nom simplement pour lui donner un nom. Et puis, il y a deux ans, après avoir répondu à une interview donnée à l’occasion d’un concert pour le trentième anniversaire de la chute du mur de Berlin, un nom s’est imposé.

Le journaliste m’a demandé si j’étais un ambassadeur de la paix. Je lui ai répondu que j’étais simplement un interprète, et que l’ambassadeur, c’était mon violoncelle. C’est la musique qui est un vecteur de partage et de liberté. Voilà pourquoi je lui ai donné ce nom.

Rendre accessible la musique à tous est l’une de vos ambitions. C’est cette volonté de démocratisation qui est à l’origine du festival itinérant Un été en France ?

Démocratiser la musique classique est pour moi essentiel. Un été en France, c’est une histoire extraordinaire. Ça faisait déjà un moment que je voulais parcourir la France. Et puis l’idée a germé pendant le premier confinement. Alors que la culture souffrait, que nous étions privés de salles de concert, je me suis dit que c’était le moment d’offrir des concerts gratuits partout dans les villes et les villages de nos régions.

Alors, j’ai lancé la tournée. J’ai donné 21 concerts durant l’été 2020. En 2021, lors de la deuxième tournée, j’ai invité des jeunes artistes à se produire pour leur donner l’opportunité de remonter sur scène et de retrouver un public. Nous avons apporté la musique classique là où elle n’était jamais allée. Nous avons joué dans des villages de 150 habitants… où plus de 1 500 personnes sont venues assister à nos représentations. Chacun des concerts constituait une première, une découverte de ce répertoire musical pour la majorité du public présent.

Ils étaient bouleversés, surpris et heureux d’être là. Ils pensaient que ce n’était pas une musique pour eux. Partout où nous sommes passés, cela a été une véritable fête musicale. Nous avons vu des villages en ébullition, où tous les habitants construisaient et vivaient ce moment ensemble. Et des élus heureux de nous accueillir. C’est quelque chose d’unique. Si tout cela peut semer des graines dans les esprits et faire naître des envies, tant mieux. Cette tournée, c’est aussi un écho à ma propre histoire, à la façon dont la musique est entrée dans la vie de mes parents.

Vous participez en tant que jury à l’émission Prodiges, diffusée sur France 2, un concours qui met à l’honneur de jeunes artistes entre 7 et 16 ans. Pourquoi ce choix ?

À propos de l'auteur

Guillaume Lefèvre
Journaliste

C’est une émission que j’aime beaucoup, avec une atmosphère familiale, d’où se dégage une énergie formidable avec des jeunes qui peuvent partager leur passion et montrer tout leur talent. C’est surtout l’occasion de faire découvrir la musique classique sur le service public en prime time. On voit d’ailleurs un intérêt palpable de la part des spectateurs (3,1 millions et 16,2 % de part d’audience lors de la finale du 30 décembre 2021). Des gens qui viennent à mes concerts me disent qu’ils ont découvert la musique classique grâce à l’émission. C’est primordial que le service public participe à cet effort de démocratisation.

Depuis deux ans, c’est extrêmement dur pour les artistes. Il faut tout faire pour garder la culture et la musique vivantes.