Wake up Café, un pont vers la réinsertion

icone Extrait du  magazine n°520

Wake up Café accompagne détenus et ex-détenus vers leur réinsertion grâce à une pédagogie pensée pour prévenir les risques de récidive et fondée sur un accompagnement par des pairs. Sur la péniche qui accueille le restaurant Quai Liberté, à Paris, l’association a installé son « école tremplin ».

Par Emmanuelle PiratPublié le 05/02/2026 à 11h05

L'association Wake up Café a installé son école tremplin sur la péniche qui accueille le restaurant Quai Liberté, à Paris. Garry et Rémi Baudis, le chef cuisinier du Quai Liberté, en pleine préparation.
L'association Wake up Café a installé son école tremplin sur la péniche qui accueille le restaurant Quai Liberté, à Paris. Garry et Rémi Baudis, le chef cuisinier du Quai Liberté, en pleine préparation.© Virginie de Galzain

Il a fière allure, Rochdee, dans sa veste de serveur à l’insigne du restaurant Quai Liberté. Sourire charmeur, gestes et parole assurés lorsqu’il s’adresse aux clients venus déjeuner sur la péniche (qui fut le siège de l’émission « Thalassa »), amarrée au port de Javel, à Paris, sous les yeux de la statue de la Liberté. Aucun d’entre eux ne peut se douter que, quelques semaines avant, le quadragénaire retournait dormir en prison après son service.

En régime de semi-liberté du 1er septembre à mi-décembre 2025, il venait en journée « apprendre un métier », lui qui n’avait « jamais travaillé de sa vie » et qui avait passé une grande partie de celle-ci en détention. Depuis le 13 décembre 2025, il a purgé sa peine. « Je suis libre. Je veux réapprendre à vivre », dit-il.

Mais ce n’est pas si simple : « Sortir de prison, c’est encore plus dur que d’y entrer. Parce que quand tu sors, tu n’as rien. » Les risques de récidive sont alors majeurs. Sur les cent mille personnes qui sortent chaque année de prison, plus de 30 % sont de nouveau condamnées dans l’année, et 60 % (presque deux sur trois !) récidivent dans les cinq ans.

Clotilde Gilbert est la fondatrice de l’association Wake up Café.
Clotilde Gilbert est la fondatrice de l’association Wake up Café.© Virginie de Galzain

C’est pour prévenir ce risque et accompagner les ex-détenus dans leur réinsertion sociale et professionnelle qu’a été créée l’association Wake up Café en 2014, à l’initiative de Clotilde Gilbert, ex-aumônier de prison. En dix ans, l’association s’est considérablement développée : outre la péniche (depuis 2020), qui sert à la fois de siège social et d’école de formation aux métiers du service et de la restauration (plus de 260 « wakeurs » y ont été embauchés en contrat emploi-formation depuis 2020), Wake up Café a ouvert dix sites dans les principales villes de France (dont deux en région parisienne, et l’ouverture d’un troisième site en projet). L’association y a accompagné plus de 3 200 wakeurs, dont 720 nouveaux en 2025, en s’appuyant sur une pédagogie bien spécifique.

Un cadre de reconstruction

Comme cela fut le cas pour Rochdee, le premier contact a lieu majoritairement en détention. « Nous faisons connaître Wake up Café lors de parloirs ou d’interventions en prison. Plus on crée le lien tôt, plus le travail d’accompagnement sera facilité », explique Muriel Hecker, la directrice pédagogique de Wake up Café. L’association a une convention de partenariat avec l’administration pénitentiaire : « Cela permet de nous inscrire dans les aménagements de peine », précise Marie Chatenet, responsable de formation au Quai Liberté.

Dès leur sortie de détention (comprenant aussi le régime de semi-liberté ou de liberté sous bracelet électronique), ceux qui ont décidé de s’inscrire dans le programme deviennent des wakeurs et prennent l’engagement de venir sur site cinq jours par semaine. Les matinées sont réservées aux ateliers liés à l’emploi (rédaction de CV, entraînement aux entretiens de recrutement, etc.) et les après-midis à des ateliers de reconstruction personnelle (gestion des émotions, travail sur les addictions, etc.). À midi, wakeurs, bénévoles et salariés déjeunent ensemble.

“Wake up Café, c’est la réinsertion des sortants de prison par des sortants de prison…”

L’importance des pairs

Dans cet accompagnement, à la fois collectif et très individualisé, les pairs, des ex-détenus, jouent un grand rôle. « Wake up Café, c’est la réinsertion des sortants de prison par des sortants de prison », résume Muriel Hecker.

En témoigne Stéphane, 55 ans, libéré en mars 2020. Il reconnaît que s’il a pu sortir la tête de l’eau et rompre avec une vie marquée depuis tout jeune par les addictions, c’est grâce à la rencontre avec Wake up Café : « Je m’y suis senti écouté, pas jugé, et en sécurité. Surtout, j’y ai fait la connaissance d’un gars qui avait le même parcours que moi et qui avait réussi à décrocher. À ce moment-là, j’ai su que moi aussi je pouvais m’en sortir. » Aujourd’hui, Stéphane est devenu « patient expert » et responsable pédagogique au sein de l’association, spécialisé dans les addictions.

Réapprendre les codes de l’entreprise

Sur la péniche du restaurant Quai Liberté, l’emploi du temps des wakeurs est également très structuré. « Le lundi est une journée de formation collective, avec des ateliers visant à acquérir ou réacquérir les codes de l’entreprise. Les quatre jours suivants sont réservés à la mise en situation professionnelle », explique Marie Chatenet, responsable du site de formation.

« Le fait d’avoir un travail, de se sentir utiles, mais aussi d’avoir de multiples interactions avec les clients et l’équipe de formateurs, tout cela contribue à remobiliser les wakeurs. On voit très vite les changements positifs », ajoute Camille Covolo, responsable d’exploitation au Quai Liberté. Rochdee en témoigne : « Ici, je me sens à nouveau utile. Je ne cache pas que c’est difficile car j’ai toujours mes démons intérieurs qui reviennent. Mais je m’accroche. On m’a tendu la main et j’ai envie de rendre fiers ceux qui m’ont fait confiance. Je sais que si je n’avais pas saisi cette main, je replongeais. » 

Découvrir les portraits de Stéphane et Yacine

Stéphane.
Stéphane.© Virginie de Galzain

Stéphane, 55 ans.
De l’ultraviolence à la résilience

À sa sortie de prison en mars 2020, Stéphane rejoint Wake up Café. La rencontre avec l’association va le conduire bien au-delà de ses attentes. Depuis janvier 2025, il est l’un des huit responsables pédagogiques du programme « Des hommes et des femmes DEBOUT », patient expert et référent en matière d’addictions.

Il ne s’en cache pas. « Tous les jours de ma vie, entre 15 et 49 ans, j’ai consommé des substances. J’avais commencé mes premières cuites et les médicaments dès 12 ans. »

Âgé aujourd’hui de 55 ans, Stéphane, regard bleu glacier et voix éraillée de celui qui a beaucoup vécu, peut fièrement affirmer qu’il est abstinent. Un tour de force dû à sa volonté, à son envie féroce de « retrouver la maîtrise » de sa vie et à l’accompagnement solide sur lequel il a pu s’appuyer au sein de Wake up Café. Au sujet de son enfance, Stéphane ne s’étend pas. Il y est question de maltraitance, de manque d’amour, de coups, d’abandon. Dès l’adolescence, il pense trouver dans un groupe de skinheads un endroit où il peut avoir une place, une importance, une reconnaissance. Mauvaise pioche : cela le conduit à l’ultraviolence, aux dérapages… et à la prison.

Wake up Café, le premier maillon de la reconstruction

S’ensuivent une vie heurtée, brûlée par différentes addictions (drogues, sexe, argent, violence…) et des détentions. En mars 2020, il est libéré, avec obligation de soin et obligation de trouver un travail. « Ça allait être compliqué. Je n’avais jamais bossé de ma vie ! Et mon seul diplôme, c’était le permis de conduire ! », raconte celui qui, pendant des années, avait connu les fastes de l’argent facile. Ayant entendu parler de Wake up Café alors qu’il était encore en détention, il se décide à rejoindre l’association. Un peu à reculons, avoue-t-il aujourd’hui. « Au départ, c’était juste pour avoir un peu d’aide et un coup de tampon pour trouver du travail. » Mais en fait, il découvre là un endroit où il est « écouté, pas jugé, en sécurité ». Surtout, il y fait la rencontre d’une personne qui avait eu le même parcours d’addictions que moi et qui s’en était sortie. Ce qui lui donne de l’espoir : « J’ai su que c’était possible ». De son aveu même, Wake up Café a été « le premier maillon » de sa reconstruction.

Il entame alors un long travail pour se sortir de ses addictions, via les Narcotiques Anonymes, devient pair-aidant puis patient expert, travaille au Centre d'Accueil et d'Accompagnement à la Réduction des risques pour Usagers de Drogues (Caarud) pendant presque deux ans. Pour témoigner de son expérience, il enregistre un podcast, « De l’ultra-violence à l’amour » (audible sur YouTube). « Suite à cela, j’ai eu un appel de Clotilde Gilbert, qui me proposait de faire partie du programme “Des hommes et des femmes DEBOUT ”».

Depuis janvier 2025, Stéphane est l’un des huit responsables pédagogiques du programme, spécialisé dans les addictions. À ce poste, il sait qu’en témoignant de son expérience de grand brûlé de la vie, il peut aider d’autres wakeurs à espérer de nouveau.

Yacine.
Yacine.© Virginie de Galzain

Yacine, 56 ans.
« La reconstruction grâce à la culture »

Après des années marquées par la délinquance, la violence et la prison, Yacine a vécu une véritable transformation intérieure grâce à la découverte de la culture. Il est aujourd’hui l’un des responsables pédagogiques du programme « Des hommes et des femmes DEBOUT », créé par Wake Up Café. Son parcours force le respect.

Une enfance dans les cités, une scolarité arrêtée dès la classe de 5e, une jeunesse marquée par la délinquance et la violence, qui le conduira à la case « prison »… Le parcours de Yacine, 56 ans aujourd’hui, aurait pu se résumer à cela : à un enchaînement de peines et de condamnations. Une vie réduite aux murs d’une prison.

Mais la mort d’un de ses frères, qu’on lui annonce alors qu’il est en détention, provoque l’effet d’un séisme intérieur. Une brèche s’ouvre. « Mon frère aimait la chanson française, Brel, Brassens, Ferré… J’ai commencé à me pencher sur leurs textes, je notais les mots que je ne connaissais pas… Petit à petit j’ai été pris d’une immense soif de culture », raconte Yacine, installé dans un petit salon de la péniche Quai Liberté, la présence sereine et habitée. Pour lui, c’est une révélation… et le début d’une transformation : « La culture me permettait d’être libre, de voyager. Et progressivement, elle m’a permis de me renforcer intérieurement, de déconstruire mon rapport à l’argent, à la consommation, à tout ce qui avait fait ma vie jusque-là et de me reconstruire sur d’autres bases, d’autres valeurs. » Il dévore livre sur livre, se met à étudier les philosophes (Deleuze, Foucault…), élargit ses horizons à la peinture, à la connaissance de l’ensemble des mouvements et courants artistiques…

Commissaire d’exposition

Sa soif de connaissance le fait se distinguer par l’administration pénitentiaire. Le hasard fait qu’il est à l’époque – en 2013 – incarcéré à Réau (Seine-et-Marne), prison dont le directeur, Pascal Vion, vient de signer un partenariat avec le Grand Palais, pour le prêt d’œuvres et l’organisation d’espaces muséaux en prison. Yacine se voit confier le commissariat de l’une des expositions. Événement qui lui donne l’occasion de rencontrer celui qui est à l’époque président de la Réunion des musées nationaux (RMN) et président de Radio France, Jean-Paul Cluzel. « Écrivez-moi ! », lui dit ce dernier. Dès sa sortie de prison en 2015, Yacine rejoint d’ailleurs la RMN et travaille pour des lieux prestigieux : le Grand Palais, le Petit Palais, l’Orchestre national de Paris, puis pour le Musée Picasso… Jusqu’à croiser la route de Clotilde Gilbert, qui l’embarque dans l’aventure de Wake up Café. Il devient responsable pédagogique du programme d’ateliers « Des hommes et des femmes DEBOUT », qui vise à accompagner la reconstruction et la réinsertion des wakeurs. Il y anime notamment les ateliers de culture générale, élément qui lui semble indispensable « pour donner une colonne vertébrale aux wakeurs ». Dans son parcours de vie, Yacine reconnaît que des personnes essentielles lui ont tendu la main, « y compris à des moments où personne n’osait prendre le risque de donner sa chance à un ex-détenu ». Clotilde Gilbert de Wake up café est de celles-là. Aujourd’hui, il tient à transmettre de ce qu’il a reçu de ces personnes, mais aussi de la force que lui a donné la culture.