Retrouvez le dossier complet
Que reste-t-il du tourisme social ?
Pendant près de quarante ans, les organisations syndicales ont joué un rôle central dans le développement du tourisme social. De multiples facteurs les ont, peu à peu, conduites à le désinvestir.

Certains diront que les organisations syndicales se sont désengagées du tourisme social. D’autres, plus critiques, qu’elles l’ont « déserté ».
Le fait est que les grandes centrales ont perdu le rôle de pilier qu’elles avaient acquis dans les années 1960-70.
Les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale sont des années de conquête de droits, dont celui des vacances accessibles au plus grand nombre – et aux classes populaires en priorité – pour lequel CGT comme CFDT se mobilisent. Elles ne se contentent pas de le revendiquer : elles vont activement contribuer à le rendre opérationnel.
Que ce soit à travers les ASC (activités sociales et culturelles) des comités d’entreprise (créés en 1945), en proposant des activités auxquelles les salariés modestes n’avaient jusqu’alors pas accès (séjours à la montagne, à la mer, etc.). Ou bien par des investissements directs (ou des souscriptions) visant à participer à la construction d’équipements (villages de vacances, centres de colonie, centres de loisirs, etc.).
Pour cela, elles créent leurs associations : Tourisme et Travail, en 1944, côté CGT, et l’Invac (Investissements Vacances), en 1967, côté CFDT.
« Ce sont des années marquées par une utopie sociale de transformation, portée par les organisations syndicales », résume Lilian Nobilet, délégué général de l’Unat. Les vacances sont alors considérées comme un vecteur d’émancipation de la classe ouvrière. Les mouvements d’éducation populaire sont à leur apogée.
Vers plus d’individualisme
Ensuite… doit-on parler de glissement ? De rupture ? Les années 1980 marquent en tout cas un tournant évident : celui de la libéralisation, de la marchandisation du temps libre et des loisirs.
“On a assisté à une montée en puissance des aides ou des remboursements individuels et à un glissement vers une activité de billetterie pour des loisirs (…), au détriment d’actions plus solidaires .”
La période est plus encline aux choix individuels : « les vacances collectives dans les centres où l’on partait en famille et où on se retrouvait à préparer la cuisine et à faire des activités ensemble ont pris du plomb dans l’aile… », note Catherine Bouillard, ancienne déléguée générale du réseau Cezam1. Chacun préfère partir de son côté.
« Dès lors, on a assisté à une montée en puissance des aides ou des remboursements individuels et à un glissement vers une activité de billetterie pour des loisirs (billets de cinéma, parcs d’attractions, spectacles…), au détriment d’actions plus solidaires », retrace Julie Guichet, directrice de Cezam.
La création des Chèques-Vacances, en 1982, a d’ailleurs participé à accélérer le mouvement d’individualisation. Initialement destinés au tourisme social, ces chèques peuvent être utilisés dans le tourisme « classique ». « L’outil a remplacé une politique », déplore Catherine Bouillard. Autrement dit, le CSE se fait « distributeur » au lieu de « prescripteur ».
La féroce concurrence du secteur marchand
Au tournant des années 1980, les organisations syndicales sont appelées sur d’autres fronts, avec les conséquences du premier choc pétrolier
et de la désindustrialisation : elles se recentrent sur les questions d’emploi, de chômage, de conditions de travail, etc.
En difficulté financière, les institutions qu’elles ont créées « prennent le bouillon », comme le rappelle Franck Dubois, administrateur CFDT à l’ANCV (Agence nationale pour les Chèques-Vacances) : Tourisme et Travail est mise en liquidation en 1985 et l’Uncovac CFDT disparaît en 2011. « De fait, les élus des comités d’entreprise se retrouvent sans le soutien et les outils de ces institutions de référence », explique Jean-Pierre Bauve, directeur délégué de Destination Partage (association de comités sociaux et économiques engagés pour des vacances solidaires).
La concurrence du tourisme marchand et le développement de plateformes d’offres spécifiques pour les CSE viennent enfoncer l’un des derniers clous du cercueil. « La complexification des missions des élus et les impacts des ordonnances Macron réduisantles moyens des CSE, ont aussi joué dans le succès de ces plateformes, qui proposent de simplifier le travail des élus, explique Jean-Pierre Bauve. Les CSE ne sont pas les acteurs qu’ils pourraient être », regrette-t-il.
Un fait que déplore également Marc Pili, délégué général de Vacances Ouvertes, infatigable militant « du droit aux vacances pour tous » et porteur d’une vision émancipatrice des vacances. Il a d’ailleurs été à l’initiative de plusieurs projets en partenariat avec l’Union régionale CFDT des Hauts-de-France, mais aussi avec des groupes locaux du Pacte du pouvoir de vivre, afin de permettre le départ en vacances « de ceux qui ne partent jamais ». « Le non-départ en vacances n’est pas qu’une question financière. Il est aussi lié à des déterminants sociaux, culturels, sur lesquels les élus peuvent agir, notamment en favorisant un accompagnement au départ. » Un projet mobilisateur et un défi qui pourraient rassembler élus de CSE, organisations syndicales, mais aussi acteurs du tourisme social, afin de rebâtir une véritable politique sociale en faveur des vacances pour tous.
Sac Ados : pour une expérience d’autonomie
Les voyages forment la jeunesse, dit le proverbe. C’est justement l’idée du dispositif Sac Ados, imaginé par les équipes de Vacances Ouvertes, association fondée en 1990 par l’ancien secrétaire général de la CFDT, Edmond Maire. Le concept ? Aider les jeunes de 18 à 25 ans, trop âgés pour les colonies de vacances mais pas assez expérimentés pour partir seuls. L’aide n’est pas que financière, elle met à disposition une panoplie d’outils.
Depuis 2025, le dispositif est proposé aux élus des comités sociaux et économiques (CSE). Ces derniers peuvent proposer diverses formules aux enfants des salariés de l’entreprise (et aux alternants) en fonction du niveau d’accompagnement souhaité : de la moins encadrée à la plus complète (qui offre des ateliers préparatoires au départ, une ligne d’assistance téléphonique…).
Loin d’être une simple « subvention vacances », le dispositif vise à impliquer les jeunes dans l’élaboration de leur projet (négociation du budget, organisation de la logistique du voyage…). « C’est un outil au service d’un projet éducatif. Il porte une vision politique de ce que peut être un accompagnement à la personne », indique Marc Pili, de Vacances Ouvertes.