Que reste-t-il du tourisme social ?

Retrouvez le dossier complet
Que reste-t-il du tourisme social ?

Quatre-vingt-dix ans après la création des congés payés, l’accès aux vacances pour tous est loin d’être une réalité. Le tourisme social s’est en effet heurté au désengagement progressif des pouvoirs publics. L’objectif, lui, demeure.

Par Anne-Sophie BallePublié le 08/06/2026 à 12h00

image
© Patrick Allard / RÉA

L’heure des grands départs approche. Dans quelques semaines, les premiers estivants arriveront sur leur lieu de villégiature, les plus jeunes découvriront les joies des premières colos tandis que leurs aînés sillonneront les auberges de jeunesse et autres centres de vacances qui quadrillent l’Hexagone. Pour tout un chacun, les congés constituent d’abord un moment de déconnexion du quotidien et un repos bien mérité. Un temps consacré à la famille, aux amis ou à la découverte de nouveaux lieux. Malheureusement, 40 % des Français ne partent pas en vacances. Ce chiffre n’a quasiment pas évolué depuis quarante ans.

Cela souligne que les inégalités que voulait précisément réduire, voire effacer, le tourisme social persistent bel et bien. « Le tourisme social repose sur l’affirmation d’un droit : le “droit au tourisme” qui constitue le prolongement naturel du droit au travail et de son corollaire, le droit au repos, aux congés payés, et donc aux vacances », résume Charles Étienne Bélanger, ancien directeur de l’Organisation internationale du tourisme social. Depuis 1998, la loi relative à la lutte contre les exclusions reconnaît le droit aux vacances comme un objectif national : « L’égal accès de tous à la culture, aux vacances et aux loisirs [devant permettre de] garantir l’exercice effectif de la citoyenneté », mentionne le texte législatif. Mais qu’en est-il réellement de cette volonté de démocratisation ?

De l’âge d’or au désengagement

Dès la fin du XIXe  siècle, dans certains recoins d’Europe – à l’image de la Suisse, qui faisait partir des enfants d’ouvriers à la campagne ou à la montagne pour des questions de santé dans les années 1880 –, on sent poindre les prémices de tourisme social.

Mais c’est en 1936, avec les congés payés, que les vacances, jusque-là réservées à la bourgeoisie, commencent à se démocratiser en France.

Dès lors, et plus encore après 1956 (instauration de la troisième semaine
de congés payés), les associations à but non lucratif se développent grâce au soutien des pouvoirs publics et des collectivités territoriales – qui investissent dans la pierre et se battent en vue de conquérir des espaces nouveaux. Il en va de même pour les organisations syndicales et autres organismes sociaux (comités d’entreprise, mutuelles, caisses de retraite). 

Ce rapprochement entre comités d’entreprise et associations est d’ailleurs facilité par le fait que les militants associatifs sont souvent, voire toujours, des militants syndicaux. « Il s’agit donc d’un soutien direct [en acquérant le patrimoine immobilier nécessaire à l’accueil de séjours] autant qu’indirect, ces mêmes acteurs faisant bénéficier leurs adhérents de subventions pour partir en vacances », résume Lilian Nobilet, le délégué général de l’Unat (Union nationale des associations de tourisme et de plein air).

Dans les années 1960, on prévoyait d’ailleurs que le taux de départ avoisinerait les 90% au début des années 2000. Une belle progression en perspective…

À partir des années 1980, le secteur s’enlise, et les opérateurs du tourisme social n’ont plus les capacités financières pour rénover les structures d’accueil vieillissantes.

Dès le début des années 1980, pourtant, l’État se désengage, passant d’une « aide à la pierre » (soutien à la création d’hébergements) à une « aide à la personne », avec la création du Chèque-Vacances. En 1994, c’est au tour de la Cnaf (Caisse nationale des allocations familiales), autre acteur historique, de mettre un terme aux aides à la pierre, bousculant tout un écosystème.

Le secteur s’enlise, et les opérateurs du tourisme social n’ont plus les capacités financières pour rénover les structures d’accueil vieillissantes.
Il ne leur reste plus qu’à opérer une montée en gamme ou à vendre.

« Au début des années 2000, la scission, entre Villages Vacances Famille (VVF), pôle associatif, et Belambra, le pôle marchand qui capte les sites les plus attractifs et les plus rentables, est de ce point de vue très représentative, estime Gilles Caire, maître de conférences en sciences économiques. Cette redistribution des cartes fragilise l’équilibre de tout un secteur, dont on sous-estime souvent les impacts indirects et le rayonnement économique sur le territoire » (lire l’interview de Gilles Caire)

Or l’un des impacts du tourisme social réside précisément dans les emplois qu’il génère, ou qu’il détruit lorsque des structures ferment. L’UCPA, acteur associatif historique du secteur, forme 1 500 jeunes par an à l’obtention d’un brevet d’État d’éducateur sportif… sans compter les prétendants au Bafa (brevet d’aptitude aux fonctions d’animateurs) qui remplissent les centres de formation par milliers. « L’UCPA dispose de son propre centre, devenu partie intégrante de son projet social », précise Guillaume Légaut, le directeur général.

En 2024, le secteur générait 17 000 emplois en équivalent temps plein et 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires… des retombées non négligeables qui mériteraient sans doute d’être davantage prises en compte par les pouvoirs publics.

"Le secteur ne retrouvera un nouveau souffle qu’en étant fidèle à ses valeurs et à son modèle de gestion désintéressé ”

Lilian Nobilet, délégué général chez Unat

Mixité sociale

À l’heure des locations Airbnb et de la transformation des modèles touristiques – où le prix est devenu prioritaire au regard de la qualité du projet touristique –, comment relancer l’attrait pour ce secteur solidaire et ouvert au plus grand nombre ? Lilian Nobilet en est persuadé : « Le secteur ne retrouvera un nouveau souffle qu’en étant fidèle à ses valeurs et à son modèle de gestion désintéressé. »

Le tourisme social et solidaire n’est plus une priorité des pouvoirs publics depuis longtemps. Mais ses valeurs inhérentes de solidarité, d’émancipation et de mixité sociale, elles, demeurent. C’est ce qui ressort d’une récente étude menée par Villages Vacances Famille (VVF). Si jusque dans les années 2010, la population des VVF s’était gentrifiée, les catégories « employés » et « ouvriers » semblent revenir aujourd’hui. « Un signe positif », estime Gilles Caire, pour qui la mixité sociale est justement l’un des principaux objets du tourisme social et du droit aux vacances pour tous.

À propos de l'auteur

Anne-Sophie Balle
Rédactrice en chef adjointe de Syndicalisme Hebdo

Loin d’une utopie, le tourisme social – au sens d’un droit d’accès aux vacances pour tous – reste un défi à relever. Il faut, pour cela, que chacun puisse jouer sa partition : les associations en retrouvant des moyens à la hauteur des enjeux ; les élus syndicaux en renouant avec un discours volontariste sur l’émancipation. Les pouvoirs publics, en faisant du droit aux vacances un enjeu de solidarité nationale… Quatre-vingt-dix ans après la création des congés payés, il est temps ! 

Les trois familles du tourisme social

Le tourisme social et solidaire regroupe trois grandes familles d’acteurs aux modes opérationnels très différents : le tourisme dit familial, dans lequel on retrouve les structures associatives, comme les villages vacances (VVF), l’UCPA... Le tourisme jeunesse regroupe, quant à lui, les colonies de vacances, les auberges de jeunesse et les collectivités territoriales. Enfin, il y a les acteurs du tourisme purement social qui regroupe les associations telles « Vacances Ouvertes » ou « Vacances & Familles » tournées vers les publics en situation de handicap ou de grande précarité.