“Le départ en vacances est devenu le parent pauvre des politiques sociales”

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Que reste-t-il du tourisme social ?

Souvent marginalisé, le tourisme social et solidaire est pourtant essentiel à la cohésion d’une société et au développement des territoires. Il mérite qu’on s’y investisse à tous les niveaux.

Par Anne-Sophie BallePublié le 08/06/2026 à 12h00

Gilles Caire est maître de conférences en sciences économiques à l'Université de Poitiers.
Gilles Caire est maître de conférences en sciences économiques à l'Université de Poitiers.© DR

Qu’entend-on exactement par tourisme social ?

Le tourisme social regroupe toutes les initiatives du secteur non lucratif et des acteurs de l’économie sociale et solidaire qui permettent à des personnes aux revenus modestes de partir en vacances. Derrière ce concept, il y a un double objectif : démocratiser l’accès aux loisirs et aux vacances et favoriser la mixité sociale en accueillant dans un même lieu des publics très variés (familles monoparentales, retraités modestes, travailleurs précaires...). 

Que pèse le tourisme social en France, aujourd’hui ?

“Il ne faut pas sous-estimer l’impact territorial du tourisme social.”

Économiquement, son poids dans le tourisme global est relativement faible mais il draine encore 20millions de nuitées par an et 6millions de vacanciers. Surtout, les effets indirects sont importants: un village qui accueille un centre de vacances peut générer un million d’euros de retombées locales. Il ne faut pas sous-estimer l’impact territorial du tourisme social. Enfin, son poids social est déterminant, car il répond à un problème structurel de non-départ massif en vacances.

Pourtant le taux de départ en vacances des Français stagne à 60 %… Est-ce à dire que le tourisme social a échoué dans sa mission de démocratisation ?

Pas du tout ! C’est plutôt un échec des politiques publiques et de l’État, qui s’est totalement désengagé de sa mission. Jusqu’au début des années 2000, l’État s’impliquait dans l’aide à la pierre. Puis il a laissé cela aux collectivités locales, précipitant les acteurs du secteur dans des difficultés financières. Le départ en vacances est devenu le parent pauvre des politiques sociales. Plus personne ne s’y intéresse, ce qui est quand même paradoxal dans la première puissance touristique mondiale.

L’autre erreur selon moi, c’est le choix du Chèque-Vacances fait en 1982 qui, sous couvert d’être non discriminant, a galvaudé son utilisation et individualisé les pratiques, là où auparavant il y avait des interventions collectives, à l’échelle de l’État ou des comités sociaux et économiques (CSE).

Dans l’entreprise aussi, le désengagement est très net. Comment l’expliquez-vous ?

Les délégués syndicaux sont débordés par le rôle économique des CSE ; les ASC (activités sociales et culturelles) deviennent moins prioritaires et c’est normal dans la conjoncture actuelle. La conséquence, c’est qu’ils ont tendance à sous-traiter ce volet. Je pense aussi qu’il manque un discours structuré et volontariste sur l’importance de l’éducation populaire et de l’émancipation en général. Il faudrait plus d’heures de délégation et de formation accordées à ces questions.

Le tourisme social est-il forcément un tourisme local ?

À propos de l'auteur

Anne-Sophie Balle
Rédactrice en chef adjointe de Syndicalisme Hebdo

C’est vrai, le tourisme social se déploie à 90 % à l’intérieur de la France, mais essentiellement parce qu’on a une richesse d’offres (mer, montagne, campagne) et une implantation historique partout sur le territoire. Quels que soient l’activité et l’âge, on peut trouver une destination à travers le tourisme social. Mais on peut aussi réfléchir à développer le tourisme social européen: pourquoi ne pas réinvestir certains projets comme les Eurovillages, mis en place par Edmond Maire dans les années 1990, dont l’idée était de faciliter les échanges culturels européens, et de faire venir des familles d’autres pays dans les hébergements de tourisme français ?

Des aides méconnues

Une étude réalisée par l’Unat et la Fondation Jean-Jaurès en 2023 montre que si 85 % des Français ont déjà entendu parler du Chèque-Vacances, 60 % des aides de la CAF, et 59 % des aides des CSE, seuls 41 % des sondés connaissent les aides proposées par les mairies, 29 % celles proposées par les départements et 18 % les aides provenant des caisses de retraite.

Or la notoriété de ces dispositifs n’implique pas forcément d’y avoir recours : moins de la moitié (44 %) des personnes ayant entendu parler des Chèques-Vacances les a déjà sollicités, un quart en ce qui concerne les aides des CSE et 14 % pour les aides des CAF. Un chiffre interpelle plus encore que les autres : un quart des personnes dont le revenu est inférieur à 900 euros a déjà eu recours aux aides de la CAF pour le départ en vacances, alors qu’elles y sont assurément éligibles.