Tony Estanguet : Le Paris de l’exemplarité

iconeExtrait du magazine n°484

À deux ans des Jeux olympiques et paralympiques, le président du comité d’organisation de Paris 2024 a pour ambition d’innover et de faire de ce rendez-vous sportif planétaire un événement qui soit aussi social et environnemental. Rencontre.

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 03/06/2022 à 10h16

Tony Estanguet
Tony Estanguet© Stéphane Vaquero

Alors que le coup d’envoi des Jeux sera donné le 26 juillet 2024, dans quel état d’esprit êtes-vous ?

C’est une aventure exceptionnelle. Je me pince pour vérifier que je ne suis pas dans un rêve. J’ai participé quatre fois aux JO en tant qu’athlète, je me suis régalé et maintenant je me régale dans leur organisation. C’est incroyable. Le sport a changé ma vie. J’ai beaucoup de chance d’avoir vécu dans un écosystème favorable à la pratique du sport. J’ai appris à mieux me connaître. J’ai rencontré beaucoup de gens de qualité qui m’ont transmis des valeurs. Aujourd’hui, c’est à mon tour.

Mon rôle, c’est de valoriser les acteurs du sport français qui font du super boulot dans les territoires. Nous avons un formidable tissu associatif. Chaque semaine, aux quatre coins de la France, ce sont 700 000 associations sportives, des millions de bénévoles qui organisent des entraînements, des compétitions… Nous sommes l’émanation de l’énergie de tous ces acteurs qui croient aux valeurs du sport et qui font le sport au quotidien. Si nous pouvons organiser des Jeux en France, c’est grâce à eux. C’est pourquoi nous avons envie que ces Jeux réussissent, qu’ils soient à la hauteur de tout ce que ce pays est capable de faire. On est convaincus que la France peut organiser de très grands Jeux.

Les Jeux d’hiver de Pékin 2022 ont été rattrapés par l’actualité, avec exclusion des athlètes paralympiques russes et biélorusses par le Comité international paralympique. Cette décision marque-t-elle le début d’une prise de conscience par le monde du sport des responsabilités qui lui incombent ?

Le sport véhicule des valeurs de respect, de tolérance et d’humanisme. Il est porteur d’ouverture à l’international, de pacifisme. Quel beau message que de voir les athlètes ukrainiens participer aux JO d’hiver, alors que leur pays est en guerre. Paris 2024 est attaché à ces valeurs. Nous sommes le pays des droits de l’Homme. J’ai été très marqué par mes expériences dans les « villages » olympiques. Deux cent six nationalités s’y côtoient, vivent au même endroit, partagent les repas. Le village, c’est une métaphore de notre monde. Nous avons besoin de ces images et de ces marqueurs très forts. C’est d’ailleurs pour ça que je m’implique auprès de l’association Peace and Sport, pour défendre le rôle du sport comme outil pacifique, d’ouverture et de tolérance.

“Nous vivons sur une planète en danger. Avec Paris 2024, nous voulons montrer qu’une transformation écologique du monde du sport est possible.”

Les JO de Pékin ont aussi été pointés du doigt pour leur impact écologique. Par exemple, 100 % de la neige a été produite artificiellement. Une aberration ?

Le sport doit faire davantage d’efforts. Nous ne sommes pas irréprochables. J’ai envie que les enjeux environnementaux soient au cœur de Paris 2024. Je viens du canoë.

La nature est le support de mon sport et de ma passion. Sans la nature, il n’y a pas de canoë. Depuis tout petit, je suis sensibilisé à ces questions. Je pense que le sport, comme l’ensemble de la société, doit renforcer son implication sur le sujet. Nous vivons sur une planète en danger. Avec Paris 2024, nous voulons montrer qu’une transformation écologique du monde du sport est possible. Nous faisons un suivi carbone des activités de Paris 2024. Infrastructures, transports, restauration ou encore logistique… Nous intégrons la réflexion de l’impact carbone dans toutes les dimensions de l’évènement. Nous avons mis en place des indicateurs autour de l’excellence environnementale et de l’impact généré par ces prestations dans nos appels d’offres.

Avec beaucoup d’humilité, nous avons envie que Paris 2024 serve de tribune et puisse transmettre ses valeurs. La France doit utiliser ces Jeux pour défendre un modèle responsable.

Bien sûr, c’est important de réussir des Jeux spectaculaires, mais il faut surtout qu’ils soient utiles, qu’ils s’ouvrent à la population et qu’ils laissent un héritage immatériel.

Pourriez-vous développer ?

Nous n’avons pas toujours eu la démonstration que les Jeux bénéficiaient directement à la population. Je pense que le sport est un vecteur puissant pour changer la vie. Ce n’est pas la compétition, qui ne dure que quelques minutes ou quelques jours, qui va faire bouger les lignes, c’est pourquoi il est nécessaire d’intégrer un certain nombre d’actions. Au-delà de la dimension « célébration », nous voulons que ces Jeux laissent une empreinte positive.

Nous essayons d’innover et de transformer le modèle des précédentes éditions, souvent associées à un héritage matériel – avec des infrastructures coûteuses – en un héritage plus immatériel, qui laisse une méthode d’organisation vertueuse, plus participative, plus sociale et plus sobre. Nous devons être capables de proposer des Jeux qui soient à la fois responsables, populaires spectaculaires, et exemplaires au niveau social. C’est pourquoi il est essentiel pour nous que les syndicats et les organisations patronales soient associés à la réussite sociale de ces Jeux.

Comment les partenaires sociaux sont-ils associés concrètement ?

En amont de l’obtention des Jeux, nous avons signé une charte sociale, avec la CFDT, la CFE-CGC, la CFTC, la CGT et FO (s’y sont joints le Medef, la CPME et l’U2P côté employeurs, une fois les Jeux acquis), dans laquelle nous prenons 16 engagements sur des sujets essentiels, autour de la qualité de l’emploi et des conditions de travail, de la sobriété environnementale, de la lutte contre les discriminations ou encore dans le fait de favoriser l’accès à l’emploi aux personnes qui en sont éloignées.

Les partenaires sociaux sont membres du comité de suivi de cette charte aux côtés des membres du Cojop (comité d’organisation des Jeux olympiques et paralympiques) et veillent à ce que les principes fixés soient respectés.

C’est le moment de démontrer que les Jeux sont à la croisée de nombreux enjeux de société, en matière de social, d’éducation ou de santé.

Nous sommes face à une crise de la sédentarité. Dans notre pays, on ne pratique pas suffisamment de sport, et ce, à tous les âges de la vie. Il faut trouver des solutions. L’enjeu est de taille. Aujourd’hui, la santé des enfants et des adolescents se dégrade. Ils passent de plus en plus de temps devant les écrans. Il faut lutter contre ça et résister. Les bonnes pratiques s’apprennent à l’école. C’est pour cette raison que nous avons lancé l’initiative « 30 minutes d’activité physique quotidienne », pour accompagner la « génération 2024 ». Mais cela touche aussi les actifs et les retraités.

Nos modes de vie et de déplacement ne favorisent pas l’activité. On commande ses courses, on se fait livrer ses repas, on a des vélos et des trottinettes électriques… Si on veut, on peut ne rien faire. Nous devons prendre collectivement conscience de cette menace. Dans les écoles, dans les comités d’entreprise, dans les différents espaces de vie, partout, il faut se challenger. On serait tellement fiers d’impulser une nouvelle dynamique sur la pratique sportive des Français.

Ce sera la première fois que la France accueille les Jeux paralympiques. Une opportunité de faire évoluer le regard sur le handicap ?

Il y a un véritable enjeu autour de l’inclusion. Ces Jeux doivent contribuer à faire évoluer le regard sur le handicap. C’est pour cela que, dans les écoles, nous proposons des animations sportives plus inclusives, pour faire de cette génération 2024 une génération plus ouverte, plus humaniste. Plus largement, ces Jeux sont une opportunité unique de démontrer la place du sport dans notre société et tout ce que sa pratique apporte.