Surmonter la crise démocratique

Retrouvez le dossier complet
Surmonter la crise démocratique

La démocratie ne s’est jamais aussi mal portée dans le monde, même dans les pays occidentaux, que l’on pensait épargnés par les dérives autoritaires ou populistes. En France, il y a urgence à réaffirmer la place centrale de l’idéal démocratique en politique comme dans la société et dans les entreprises. La CFDT n’oublie par son « D » pour démocratie.

Par Jérôme CitronPublié le 05/02/2026 à 11h05

Façade de l'Assemblée nationale - Palais Bourbon, Paris, France.
Façade de l'Assemblée nationale - Palais Bourbon, Paris, France.© Xosé Bouzas / Hans lucas

L année 2026 commence sans budget. Les Français s’y sont un peu habitués. En 2025, déjà, les députés avaient aussi voté une loi spéciale afin de permettre au pays de fonctionner a minima, faute de budget voté dans les temps. Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale, en juin 2024, la France s’enlise dans une crise politique sans fin. L’exécutif ne parvient pas à construire une majorité pour pouvoir gouverner sereinement. Le gouvernement Barnier n’a tenu que quatre-vingt-dix-neuf jours, celui de Bayrou un peu plus de huit mois, et nous en sommes au deuxième gouvernement Lecornu, le premier n’aura duré qu’un mois et un jour. Un record !

Si une partie de la classe politique a décidé d’un front républicain afin d’éviter l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite en 2024, elle n’est pas parvenue à s’entendre pour faire fonctionner les institutions a posteriori. Le Parlement apparaît comme paralysé, dans l’incapacité de nouer des compromis face au poids croissant de députés à l’extrême droite et à l’extrême gauche, refusant tout accord. Seul petit espoir, Sébastien Lecornu est tout de même parvenu à faire voter le budget de la Sécurité sociale.

Cette crise politique interminable vient alimenter une petite musique insidieuse mais de plus en plus présente en France sur le rejet de la démocratie comme mode de gouvernement. Impensable il y a encore quelques années, cette remise en cause se banalise. Au niveau mondial, après des années de conquête, la démocratie est clairement en recul. Selon l’Institut V-Dem de l’Université de Göteborg (Suède), qui publie chaque année un rapport sur l’état de la démocratie dans le monde, moins d’un tiers de la population mondiale vivait dans une démocratie en 2023, contre 52 % il y a dix ans. La période faste symbolisée par la chute du mur de Berlin et la démocratisation de l’Amérique du Sud et de l’Afrique semble bien loin.

Selon une étude de la Fondation Jean-Jaurès de 2024, 78 % des Français considéraient que la démocratie fonctionne mal. Et le dernier baromètre de la confiance politique du Cevipof (Sciences Po) – publié en février 2025 – montre une désaffection marquée à l’égard des institutions démocratiques. Seuls 26 % des Français déclarent avoir confiance dans la politique, contre 47 % en Allemagne et 39 % en Italie.

Désaffection chronique

“Le désir mal inspiré de paix politique […] rend attirant l’ordre apparent des régimes plus autoritaires. ”

Anthony Grayling, dans La Tentation autoritaire

Ce manque de confiance dans le fonctionnement démocratique, au motif qu’il ne parvient pas à répondre aux aspirations de chacun, conduit mécaniquement à la montée des partis perçus comme marginaux ou contre le système en place. « La désaffection chronique dont sont victimes les gouvernements pour des raisons économiques et sociales, au fil des cycles électoraux, aveugle le peuple sur ce qu’il perdrait si la démocratie s’effondrait », résume le philosophe britannique Anthony Grayling dans son dernier ouvrage, La Tentation autoritaire1. Et de poursuivre : « Nous en sommes arrivés au point où même certaines vertus de la démocratie sont perçues comme des vices. Les démocraties sont turbulentes du fait des débats, des polémiques, des critiques et des opinions diverses qui les animent […]. Le désir mal inspiré de paix politique […] rend attirant l’ordre apparent des régimes plus autoritaires. »

L’historien Pierre Rosanvallon parle, lui, de « fatigue démocratique » pour qualifier cette période où ne cessent d’être remises en cause des valeurs qui paraissaient jusqu’alors intouchables, comme l’indépendance de la justice, la liberté de la presse, le respect des libertés individuelles ou encore la primauté du droit sur la force.

Les études et sondages qui révèlent le désir de plus d’autorité au sein de la société se multiplient depuis plusieurs années. Le baromètre des opinions publiques européennes, du groupe de réflexion Le Grand Continent, pour n’en citer qu’un, publié le 4 décembre 2025, montre que 24 % des Français sont favorables à un pouvoir plus centralisé et plus autoritaire. Il s’agit du taux le plus élevé en Europe parmi les neuf pays sondés.

Mobilisation générale

L’heure est donc à la mobilisation générale dans le camp démocrate, qui s’était un peu endormi sur ses lauriers et n’avait pas forcément vu venir ce revirement de l’histoire. La possibilité que l’extrême droite arrive
au pouvoir a changé radicalement la donne. « Il faut chérir la démocratie », insiste Gilles Finchelstein, de la Fondation Jean-Jaurès, dans son dernier livre (lire l’interview ). « Plus précisément, il faut d’abord que les démocrates cessent d’être les enfants gâtés de la démocratie et qu’ils la chérissent à nouveau. »

Alors que les élections municipales de mars prochain et la présidentielle de mai 2027 sont dans toutes têtes, réenchanter la démocratie, qu’elle soit politique, sociale ou citoyenne, devient une priorité, une urgence. Selon le sociologue Luc Rouban2, il faut pour cela s’appuyer sur la demande de proximité des Français – la démocratie locale et les services publics de proximité restent plébiscités – et mieux répondre aux nouvelles aspirations des citoyens. « Il faut repartir de l’individu et faire en sorte que chacun ait le sentiment d’avoir sa place dans la société et le pouvoir d’agir sur sa vie. Aujourd’hui, une majorité de Français ne croit plus à la réussite sociale par le mérite et le travail, et déclare même préférer l’argent à la démocratie. »

À propos de l'auteur

Jérôme Citron
rédacteur en chef adjoint de CFDT Magazine

Deux points ressortent particulièrement des enquêtes sur les motivations du vote contestataire ou illibéral : la non-reconnaissance dans son travail et le sentiment d’être abandonné par les pouvoirs publics. « Dans le fond, la question est moins le niveau de redistribution des richesses que la promesse républicaine non tenue, insiste-t-il. Il y a aujourd’hui dans notre pays le sentiment que la règle du jeu n’est pas la même pour tout le monde. C’est à cela qu’il faut s’attaquer. »