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Surmonter la crise démocratique
Intellectuel engagé, fin connaisseur du monde politique, Gilles Finchelstein revient dans son dernier essai* sur l’histoire de notre démocratie et appelle à la mobilisation face à la montée de l’extrême droite.

Dans votre dernier ouvrage, vous estimez que notre démocratie est aujourd’hui à l’état gazeux et risque de passer à l’état plasma, celui de l’extrême droite. Pouvez-vous développer ?
La crise politique que nous traversons, particulièrement depuis la dissolution, m’a donné envie de faire un zoom arrière pour mieux comprendre la situation. L’idée était d’inscrire ce moment un peu illisible dans le temps long en utilisant une métaphore chimique qui ferait le parallèle entre l’état de la matière et l’état de la démocratie dans notre pays. Pour expliquer ma thèse en quelques mots, on peut dire que la France a connu, entre 1962 et 1992, une démocratie à l’état solide. Nous avons ensuite basculé, de 1992 à 2017, dans une démocratie à l’état liquide, et nous sommes aujourd’hui dans une démocratie à l’état gazeux, avec le risque de basculer à l’état plasma.
“La démocratie est aujourd’hui sur la défensive. Elle est attaquée de l’extérieur et menacée de l’intérieur.”
Comment caractérisez-vous cet état gazeux ?
Alors que notre démocratie « solide » était structurée autour du clivage gauche-droite, le débat politique a aujourd’hui perdu toute forme. Chaque vote qui se succède au Parlement en est l’illustration. Les clivages sont mouvants. À cela s’ajoute une dissociation complète entre le vote local et le vote national. Cet état gazeux rend notre démocratie non seulement instable mais aussi inflammable. Je suis d’autant plus inquiet que le niveau de défiance des citoyens envers la politique ne fait que progresser.
Une partie non marginale des Français considère que la violence est un moyen légitime pour faire valoir ses revendications. La démocratie est aujourd’hui sur la défensive. Elle est attaquée de l’extérieur et menacée de l’intérieur.
C’est un constat sombre sur l’état de notre démocratie.
Ce n’est pas si sombre car, dans l’histoire, notre démocratie est déjà revenue de l’état gazeux à l’état solide. D’autres pays européens ont également fait ce chemin inverse plus récemment. Certes, il n’y a pas aujourd’hui de démocratie à l’état solide, mais on peut dire que nous avons des démocraties à l’état liquide, comme en Espagne ou en Allemagne, par exemple. Je n’ai pas une théorie darwinienne de la démocratie qui irait automatiquement du solide au plasma. Je n’aurais pas écrit ce livre si je n’avais pas l’espoir de voir la situation évoluer dans le bon sens.
Vous estimez tout de même que la démocratie est en danger ?
Oui, j’estime que le cadre démocratique qui permet le débat et la confrontation d’idées est menacé. Dans cet ouvrage, j’appelle donc les partisans de la démocratie à se mobiliser pour défendre ce modèle avec un peu plus de fierté et de conviction. Cela ne signifie pas qu’ils doivent être d’accord sur tout, mais au moins sur la manière dont le débat public doit se dérouler. Aujourd’hui, nous faisons face à une récession démocratique qu’il faut combattre. Il suffit de se promener dans un pays non démocratique pour sentir que l’air qu’on y respire n’est pas le même. La démocratie, c’est formidable, mais on a tendance à l’oublier. Il faut regarder la réalité. La démocratie n’est plus un acquis à préserver paresseusement mais un combat à mener vigoureusement.
* La Démocratie à l’état gazeux. Une histoire politique 1945-2045,
éditions Flammarion, 256 pages, 2025.