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Sensible au monde

iconeExtrait du magazine n°489

Depuis plus de vingt ans, Laurent Gaudé, romancier et dramaturge, déploie une œuvre politique et poétique aux thèmes qui font écho au chaos d’ici et d’ailleurs. Son dernier ouvrage dystopique, Chien 51, ne fait pas exception. Rencontre avec un homme pudique, aux œuvres fortes.

Par Emmanuelle Pirat— Publié le 23/12/2022 à 10h00

Laurent Gaudé
Laurent Gaudé© Patrick Gaillardin

Quel genre d’enfant et d’adolescent étiez-vous ? Étiez-vous déjà sensible aux bruits du monde ?

J’ai été très tôt amoureux des voyages, de l’étranger, des langues… J’ai commencé le chinois en quatrième, appris quatre langues. Donc, d’une certaine façon, oui. Même si ce n’était pas les bruits du monde qui m’intéressaient mais l’ailleurs. Et puis, dans ma famille, la « chose politique » était présente. Mes parents avaient été engagés dans Mai 68 et il était évident, sans même que ça soit dit, que la citoyenneté, c’était s’intéresser à ce qui nous entoure.

Vos parents étaient psychanalystes… Quelle empreinte cela laisse-t-il chez vous ? Cela a-t-il modelé quelque chose, comme un rapport aux mots ?

Pendant longtemps, j’ai été bien incapable de répondre à cette question, parce qu’ils étaient avant tout mes parents. Je n’ai pas du tout le souvenir d’un regard posé sur nous qui aurait été un regard de psychanalyste.

J’étais entouré par des parents qui m’aimaient et c’était formidable ! Cela étant, la question est tout à fait légitime, et je me la suis posée, notamment dans mon rapport à l’écriture. Alors oui, il y a des choses qui viennent d’eux.

Probablement une certaine forme d’empathie aux histoires des autres… Et aussi, sans évidemment que ce soit dit ou théorisé, dans la place donnée à la parole.

Bien sûr, mes parents ne racontaient pas les histoires de leurs patients à table, mais quand même, j’ai absorbé l’idée qu’il y a des vies qui peuvent être détruites par des mots ou, au contraire, libérées, soignées par des mots. Tout cela a mis la parole à un endroit de grande puissance, de grande beauté… Ce n’est pas rien, c’est un enjeu.

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© Patrick Gaillardin

Vous avez dit : « J’écris des romans pour raconter le monde et les hommes. Je ne parle jamais de moi sauf à travers les personnages que j’invente »… Est-ce de la pudeur ? La période semble au contraire faste en publications d’autofiction, où l’on se raconte très volontiers…

Je pourrais même vous dire : « Je parle toujours de moi à travers les personnages que j’invente. Même sans dire je. » Je ne peux pas imaginer une seule seconde que mes romans ne soient pas le lieu de l’expression de ce que je suis. Sinon, cela voudrait dire que je peux réagir sur n’importe quel sujet. Ça ne marche pas comme ça. Alors oui, il y a de ma part le désir d’aller explorer des univers lointains, mais tout cela ne se cristallise en roman qu’à partir du moment où cela vibre en moi. Pourquoi est-il établi qu’on ne parle de soi que quand on parle à la première personne du singulier ? C’est comme si on disait à un peintre : « Tu n’es toi-même que si tu peins un autoportrait ! »

Le monde que je déploie dans mes livres est une manière de vous montrer ce que j’ai à l’intérieur. On n’est pas obligé de le faire au moyen de l’autobiographie. Nous sommes dans une époque qui a vu naître et grandir l’autofiction. Mais ce n’est pas mon territoire ni mon rapport à l’écriture. Je n’envisage pas la feuille qui est devant moi comme le lieu de la confession. Pour moi, la page, c’est un espace de projection dans lequel j’ai envie d’inviter le monde entier, moi y compris. Sans compter que le roman a des choses à déployer, qui sont d’une richesse infinie et qui, à mon sens, ne donnent pas leur pleine mesure dans l’autofiction. On peut tout écrire dans le roman, il n’y a aucune limite !

Le roman, c’est un genre d’une amplitude inouïe, et j’ai envie de jouer avec cette amplitude.

“Je n’ai jamais écrit une pièce ou un roman en me disant : « Il faut convaincre les gens de penser ceci ou d’aller voter cela »…”

Dans vos ouvrages, vous abordez la question des migrants (Eldorado, Salina), de l’Europe (Nous, l’Europe – Banquet des peuples)… Vous définissez-vous comme un auteur militant ?

Non. Vraiment non. Le mot « militant » me fait peur en écriture. Je n’ai aucun problème avec le militantisme dans la vie sociale mais je crois que cela ne fait pas bon ménage avec la littérature. Je n’ai jamais écrit une pièce ou un roman en me disant : « Il faut convaincre les gens de penser ceci ou d’aller voter cela »…

En revanche, me dire auteur politique, oui. J’ai envie de parler de politique dans mes livres, au sens où j’ai envie de parler du monde, des rapports sociaux, du projet politique…

D’où mon envie d’écrire sur l’Europe. Ou sur les migrants.

Dans Chien 51, vous nous entraînez dans un monde sombre, voire terrifiant. D’où est venue l’envie de vous lancer dans ce roman dystopique ?

Disons qu’il y a eu deux choses. Juste avant le confinement, j’ai fait un voyage au Bangladesh, à Dacca. Et là, j’ai eu un choc, un vertige, en me disant : « Est-ce que c’est ça, le visage des villes de demain ? »Dacca coche tous les marqueurs : les pires taux de pollutions (sonore, de l’air…), de pauvreté, c’est terrifiant.

D’autant plus que – contrairement à Port-au-Prince [Laurent Gaudé s’est rendu dans la capitale haïtienne en janvier 2013] – Dacca est une ville calme, sans violence, sans insécurité, comme si les habitants étaient dans une forme d’acceptation, de résignation, alors qu’ils vivent comme des esclaves… C’est un voyage qui m’a ébranlé. Et juste deux jours après mon retour, nous étions confinés. Pendant cette période, je me suis beaucoup interrogé : qu’est-ce qu’on est en train de vivre ? Dans quel monde vivra-t-on demain ? Ces questions sur l’avenir ont fait naître Chien 51.

Votre ouvrage Nous, l’Europe – Banquet des peuples est un plaidoyer pour redonner goût à l’Europe… En voyant l’extrême droite au pouvoir dans de nombreux pays européens, comment réagissez-vous ? Vous vous dites : « Un livre pour rien » ?

Au contraire ! Je suis d’autant plus heureux de l’avoir écrit que le projet européen, c’est une zone de combat ! Je le considère comme ma petite pierre dans ce débat. J’imagine même, d’ici dix à quinze ans, poursuivre le texte, dans une deuxième édition de Nous, l’Europe, en évoquant l’Ukraine, la montée de l’extrême droite en Europe… Il y a encore dix ans, tous les partis d’extrême droite avaient comme projet politique de sortir de l’Union européenne, l’accusant de tous les maux. C’est en réaction à cela que j’ai écrit, pour dire que l’Europe, ça compte. J’ai mes colères et mes insatisfactions de citoyen sur l’Europe, mais le projet tel qu’il est né après la guerre, je le trouve magnifique !

Si on « dézoome » et qu’on reprend l’aventure de ces pays qui ont décidé de lier leur destin les uns aux autres, il y a là quelque chose qui porte une utopie ; on l’a malheureusement un peu perdue en route… Je pense donc que notre génération a le devoir de prendre soin de ce projet, de l’améliorer et de le transmettre en veillant à ce qu’il ressemble à ce qu’on a envie de porter. D’autant plus qu’aujourd’hui le débat s’est déplacé : il n’est plus entre ceux qui veulent rester ou partir, puisque les partis d’extrême droite n’envisagent plus de sortir de l’Europe, mais il porte sur quelle Europe on veut ?

Votre ouvrage a émergé au moment d’une rentrée littéraire où presque 500 œuvres ont été publiées. C’est un moment angoissant pour un auteur ?

C’est toujours une appréhension, un moment de vertige. On se demande toujours comment le livre va être reçu, s’il va trouver sa place… Pour Chien 51, j’étais plus inquiet que d’habitude du fait qu’il ne ressemble pas à ce que j’écris habituellement.

Ce côté un peu science-fiction, un peu polar, pouvait dérouter les lecteurs… Mais le succès du livre montre que les gens suivent. C’est un cadeau inouï : les lecteurs ont confiance et acceptent de me suivre là où je les emmène.