Reda Kateb : L’acteur hors cadre

iconeExtrait du magazine n°480

Révélé par la série Engrenages, Reda Kateb s’est imposé comme un acteur majeur du cinéma français. Après avoir été chef de gang, flic, médecin, musicien et terroriste, il est chef de cabinet aux côtés d’Isabelle Huppert (la maire) dans Les Promesses, de Thomas Kruithof. Un thriller politique sur fond de crise du logement. Rencontre.

Par Marie-Nadine Eltchaninoff— Publié le 28/01/2022 à 09h30

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© Patrick Gaillardin

Dans Les Promesses, vous êtes le directeur de cabinet de la maire d’une ville de Seine-Saint-Denis. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce scénario ?

Un bon scénario sort toujours du lot. Celui-ci est très documenté. Thomas [le réalisateur] a passé beaucoup de temps, avant l’écriture proprement dite, à enquêter, à rencontrer des gens, et cela se sent. Il décrit avec une grande précision les stratégies politiques et la mécanique qui se joue entre les personnages.

Le film évoque une cité en copropriété, très dégradée, dont une partie est occupée par des marchands de sommeil. Cette dimension sociale vous a interpellé ?

Oui, c’est aussi ce qui a retenu mon attention. Le film se rapproche du thriller politique. L’enjeu, c’est la réhabilitation d’un quartier populaire. C’est peut-être le lieu où la vie des gens est le plus concrètement impactée par une décision politique. Dans le film, il y a un arbitrage qui se déroule en deux minutes, un matin, à l’Élysée. Ce moment peut réellement faire basculer la vie des gens. Derrière les grandes promesses faites au niveau national, il y a celles des responsables locaux, qui sont directement confrontés à leurs administrés. Si les promesses ne sont pas tenues, les gens le leur disent quand ils les croisent dans la rue.

“Il faut que l’on puisse répondre à la barbarie qui se cache derrière des revendications de civilisation par un geste de civilisation, un geste artistique, humain.”

Le film oppose la verticalité du pouvoir exercé par l’État aux difficultés des acteurs locaux ?

La verticalité de la cinquième République en général ne laisse pas beaucoup de place au local. On en demande beaucoup aux élus locaux, et eux se débrouillent comme ils peuvent. Les personnages du film savent qu’ils participent au « game ».

Ils sont conscients d’être pris dans un réseau d’intérêts et d’évoluer sur un échiquier. Sans être naïfs, ils sont quand même animés par une forme d’engagement et une véritable sincérité.

Vous jouez souvent des rôles très ancrés dans une réalité de métier : médecin, policier, éducateur spécialisé… Comment procédez-vous ? Vous vous documentez ?

Je vis mon métier comme un moyen génial d’assouvir ma curiosité, que ce soit dans le milieu manouche avec Django, chez les éducateurs avec Hors normes, les médecins avec Hippocrate. Je travaille assez peu la psychologie d’un personnage.

Je ne cherche pas à savoir comment il a grandi et d’où il vient, je fais assez peu de construction intellectuelle de ce type. En revanche, j’aime attaquer un rôle par le métier. Ou par les pratiques, celle d’une langue ou d’un sport, ou encore par le physique, quand je dois prendre du poids ou en perdre pour un rôle. C’est de cette façon que je construis le personnage. Ensuite, ce qui est de l’ordre de la psychologie sera raconté par l’histoire. Cela va se découvrir beaucoup sur le plateau, pendant le tournage.

Y a-t-il des rôles qui vous ont marqué, qui ont pour vous plus de résonance ?

Ça arrive. Parfois c’est un peu surprenant car on ne l’a pas anticipé. Je viens de tourner un film avec Rachid Bouchareb où je joue le grand frère de Malik Oussekine. Le film se passe pendant les manifestations de 1986, il raconte l’histoire de cet étudiant qui a été assassiné par des policiers dans une cour d’immeuble. Ce tournage a été assez intense pour moi. J’ai une malaisance à nommer les choses. Je trouve qu’on les emprisonne souvent en les nommant trop. En revanche, je sens l’onde de choc que cela provoque quand l’émotion n’est pas complètement redescendue après une scène.

Un film sur Malik Oussekine en pleine montée des discours d’extrême droite, ce n’est pas un hasard ?

Ce n’est pas un film en rapport avec le contexte actuel. Rachid Bouchareb fait depuis longtemps des films parfois considérés comme sulfureux. Je suis content que des œuvres cinématographiques ou autres puissent être une réponse au climat délétère que l’on connaît actuellement.

Il faut que l’on puisse répondre à la barbarie qui se cache derrière des revendications de civilisation par un geste de civilisation, un geste artistique, humain. Dans les discours extrêmement droitisés actuels, on nous fait croire que notre civilisation est en train de se perdre, de se diluer, qu’il faut la sauver. Or ce que je vois, c’est que les porteurs de ces idées sont tout sauf civilisés. Ils se laissent aller à ce que l’être humain peut avoir de pire, la haine, la violence, que l’on retrouve partout dans ces discours. Nous, acteurs, qui avons la parole et pouvons avoir un impact sur la jeunesse, nous nous devons d’être plus civilisés que ces gens-là ; je pense à Zemmour, pour ne pas le nommer.

Vous êtes souvent présenté comme issu de la diversité, cela vous agace ?

Si la diversité, c’est être enfant d’immigrés, alors oui, c’est le cas ! Mais ce n’est pas une case qui nous est réservée à nous, enfants d’immigrés, banlieusards ou autre chose encore. La diversité, c’est ouvrir les portes. J’ai été président de la Commission Images de la diversité au CNC. On donnait de l’argent à des projets. Je me suis vraiment entendu avec les responsables du CNC pour prendre le terme diversité au pied de la lettre.
Un jeune qui s’appelle Jean-Philippe et vit dans le 16e arrondissement mais dont les parents n’ont jamais voulu qu’il fasse du cinéma mérite tout autant de recevoir une aide s’il arrive avec un beau projet de court métrage.

Vous avez eu très tôt le goût du théâtre ?

J’ai commencé à 8 ans. Mon père était comédien. Du côté de mon père, je suis d’une famille d’intellectuels et d’artistes algériens. Du côté de ma mère, je suis d’une famille d’ouvriers tchèques et italiens, j’ai eu un grand-père mineur, résistant, plongeur à la Compagnie internationale des wagons-lits…

Une histoire familiale riche et diverse !

Cela m’a peut-être prédisposé à une certaine ouverture. On me parle souvent de mon père, qui était acteur, moins de ma mère, infirmière, qui m’a beaucoup inspiré. Elle m’a transmis des valeurs et un regard sur le monde qui n’est pas hiérarchisé. Je peux échanger avec un clochard ou le président de la République en considérant l’être humain derrière le costume. Ce n’est pas une formule, je le vis sincèrement de cette façon.

Vous avez également un engagement social fort ?

C’est vrai, mais je n’en tire aucune gloriole. Je suis parrain de l’association Le Rire médecin, fondée par Caroline Simonds, qui intervient auprès d’enfants malades dans les hôpitaux ou à domicile. Je réponds souvent aux sollicitations et je participe à des interventions. Je m’occupe également du Festival CinéBanlieue, créé à Saint-Denis et ouvert à beaucoup de gens qui veulent faire du cinéma mais qui n’ont pas les ressources et les réseaux nécessaires. Je parraine aussi l’association Le Relais Île-de-France, qui s’occupe d’autistes. C’est l’association de Daoud Tatou, qui a inspiré mon personnage dans Hors normes, et avec lequel nous avons noué une belle amitié. Les échanges que j’ai avec les personnes rencontrées dans ce cadre m’apportent énormément. Je ressors de ces journées-là enrichi.

Quels sont vos projets ? Passer à la réalisation vous tente ?

À propos de l'auteur

Marie-Nadine Eltchaninoff
Journaliste

Justement, j’ai écrit un film qui m’a été inspiré par mon expérience avec l’association Le Rire médecin et que je vais réaliser prochainement. C’est l’histoire d’une danseuse acrobate qui se blesse et doit arrêter le cirque. Elle s’engage auprès des enfants malades, dans un premier temps sans grande conviction. Elle se révèle peu à peu dans ce milieu qui devient à la fois son écrin et son champ de bataille.