Quel avenir pour la formation professionnelle ?

Si la France fait aujourd’hui figure de bonne élève en Europe, son système reste complexe et inégalitaire.

Par Jérôme CitronPublié le 11/05/2026 à 12h38

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© Matthieu Colin / Divergence

Le système de formation professionnelle en France a très longtemps eu mauvaise presse. Trop complexe, inégalitaire, réservé aux cadres des grandes entreprises… Tous les regards se portaient alors vers l’Allemagne et son système d’apprentissage de haut niveau ou vers la flexisécurité à la danoise, qui permettait aux salariés de rebondir professionnellement.

En septembre 2018, la loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel » a tenté de changer la donne en transformant en profondeur notre système. Très vite, le nombre d’apprentis a explosé et les salariés ont apprivoisé le compte personnel de formation (CPF).

Parallèlement, les entreprises ont plutôt joué le jeu en augmentant leurs dépenses de formation.

Retour de bâton

Si la France fait aujourd’hui figure de bonne élève en Europe, comme le souligne Agnès Checcaglini, du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq) (lire l’interview), certaines inégalités sont criantes. Sans surprise, le niveau de diplôme reste encore discriminant.

Selon les données de l’Insee, en 2022, 47 % des personnes âgées de 18 à 69 ans sorties de formation initiale ont suivi au moins une formation au cours des douze derniers mois. Chez les diplômés d’un bac + 5, 75 % ont suivi une formation au cours des douze derniers mois, contre 50 % des salariés de niveau bac. Le pourcentage tombe même à 22 % pour les personnes non diplômées1.

Autre signe d’inégalité du système, les personnes en recherche d’emploi ne sont que 43 % à avoir suivi une formation au cours des douze derniers mois, moins que la moyenne.

La question des finances pose un autre problème. La réforme de 2018 a fait exploser les coûts et on assiste à un retour de bâton. Dans le budget 2026, les aides aux entreprises pour l’embauche d’un apprenti sont réduites (lire l’encadré ci-dessous), tout comme l’enveloppe en direction des demandeurs d’emploi. Enfin, un décret du 25 février 2026 fixe de nouvelles règles plus contraignantes dans la mobilisation du CPF. 

Même si un salarié dispose d’un CPF « plein » (c’est-à-dire équivalent à 5 000 euros de formation), il ne pourra utiliser que 1 600 euros pour un bilan de compétences. Et pour le permis de conduire, le CPF d’un salarié est plafonné à 900 euros (exception faite des demandeurs d’emploi). Enfin, le salarié qui souhaite utiliser son CPF devra s’acquitter d’une participation forfaitaire de 150 euros (au lieu de 100 euros en 2025).

« Depuis 2018, il y a eu beaucoup d’argent public mobilisé pour la formation professionnelle, ce qui a permis de faire un saut quantitatif. L’enjeu, aujourd’hui, dans une période de restriction budgétaire, est de travailler sur l’amélioration de la qualité des formations, sur un meilleur ciblage des publics prioritaires et sur les reconversions professionnelles », résume Vincent Donne, chef de projet formation professionnelle et politiques de l’emploi au Haut-Commissariat à la stratégie et au plan.

“[…] Nous sommes de fervents défenseurs du conseil en évolution professionnelle (CEP). ”

Séverine Garandeau-Martin, responsable de la formation professionnelle à la CFDT

L’une des critiques de la réforme de 2018 est que si elle a certes permis à de nombreux salariés d’accéder à des formations par le biais de leur CPF, ces dernières sont, dans leur grande majorité, plutôt courtes et peu certifiantes. L’accès aux formations longues qui permettent une réelle reconversion professionnelle en milieu de carrière est encore extrêmement restreint et relève souvent du parcours du combattant.

C’est l’angle mort de la réforme. « On compte 60 000 formations de transitions professionnelles financées par an, pour 1,4 million de personnes en reconversion. C’est très faible », insiste Vincent Donne, qui plaide pour que les salariés qui exercent des métiers pénibles soient prioritaires.

Nouveau dispositif

Conscients de cette insuffisance, les partenaires sociaux ont négocié, en avril 2025, un nouveau dispositif baptisé « période de reconversion » qui doit permettre aux salariés d’accéder à une formation longue dans un cadre sécurisé.

Peu connu des entreprises et des salariés, ce nouvel outil doit encore faire ses preuves. Il est trop tôt pour savoir s’il rencontrera son public dans les années à venir. « Même si des progrès ont été constatés, notre système de formation professionnelle reste compliqué à comprendre pour les salariés, résume Séverine Garandeau-Martin, responsable de la formation professionnelle à la CFDT. C’est pourquoi nous sommes de fervents défenseurs du conseil en évolution professionnelle (CEP). »

Gratuit, neutre et accessible à tous, ce service permet en effet aux salariés et aux demandeurs d’emploi de mieux cerner les marges de manœuvre dont ils disposent pour agir sur leur parcours professionnel. Selon Séverine Garandeau-Martin, « gagner la bataille du conseil, de l’information et de la qualité est l’une des clés qui permettra de réellement changer la donne dans le futur ».

Vers un reflux de l’apprentissage ?

C’est l’une des grandes réussites régulièrement mise en avant par le gouvernement. Depuis la réforme de 2018, le nombre d’apprentis en France a explosé.

En 2017 (juste avant la réforme), on dénombrait environ 300 000 nouveaux contrats chaque année. En 2025, ce nombre a triplé (près de 900 000). Après des décennies à envier le système allemand, la France a bel et bien comblé son retard dans le domaine de l’apprentissage. Mais cette politique volontariste a eu un coût pour les finances publiques qui n’apparaît plus tenable aujourd’hui.

Selon une note de la direction générale du Trésor de novembre 2025, les dépenses publiques fléchées sur l’apprentissage en France sont trois fois supérieures qu’outre-Rhin. En 2023, elles étaient de 14,9 milliards d’euros, soit environ 14 700 euros par apprenti, contre 7,1 milliards d’euros, soit 4 700 euros par apprenti en Allemagne.

En vue de limiter la casse, l’exécutif a baissé les aides, mais le retour de manivelle ne s’est pas fait attendre. Dès 2025, le nombre de nouveaux contrats a baissé de 5 %. Et la colère monte, notamment parmi les étudiants qui peinent à trouver des entreprises pour les accueillir. Avec le ralentissement de l’économie, cette inversion de la courbe pourrait s’accentuer en 2026. Une chose est sûre, l’objectif du gouvernement d’atteindre un million de nouveaux contrats chaque année semble de moins en moins atteignable.