Livreurs à domicile : la CFDT met en demeure Uber Eats et Deliveroo

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icone Extrait de l'hebdo n°4011

Lundi 18 mai 2026, Union-Indépendants et la CFDT ont entamé une procédure contre les plateformes de livraison Uber Eats et Deliveroo. Cette démarche inédite vise à les contraindre à plus de transparence.

Par Emmanuelle PiratPublié le 19/05/2026 à 12h00

Conférence de presse Union-Indépendants, CFDT et avec la participation de plusieurs livreurs, le 18 mai 2026.
Conférence de presse Union-Indépendants, CFDT et avec la participation de plusieurs livreurs, le 18 mai 2026.©Syndheb

Morgan Lempereur, 30 ans, livreur à vélo à Cambrai (Nord), a longtemps eu d’excellentes références – effectuant des milliers de livraisons sans aucun problème. Mais brusquement, son compte a été bloqué, « suite à une photo trop sombre ». La plateforme estimant qu’il ne pouvait être identifié lui a envoyé une notification de « partage de compte ». Sans préavis, il s’est vu retirer la possibilité de travailler. Avec une famille à charge, « deux enfants, des crédits », sans ressources, il a vite sombré. Il s’est alors tourné vers Union-Indépendants (plateforme revendicative créée par la CFDT en 2020 pour permettre de regrouper, coordonner et défendre les droits des travailleurs indépendants), devenue la première organisation syndicale représentative chez les livreurs. Venu à l’une des permanences tenues par Union-Indépendants chaque semaine à Paris, dans les locaux de l’URI Île-de-France, il a pu faire valoir ses droits, être reconnecté, et reprendre son activité.

Règne de l’arbitraire

Comme lui, des centaines de livreurs sont régulièrement bloqués, brutalement et arbitrairement. Un fait qu’Union-Indépendants et la CFDT ne cessent de dénoncer… mais que les plateformes continuent d’ignorer superbement, malgré les nombreuses actions – comme l’occupation, en décembre 2025, du siège d’Uber Eats. Alors les deux organisations ont décidé de changer de méthode et de porter l’affaire devant la justice.

Lors d’une conférence de presse, lundi 18 mai 2026, elles ont annoncé avoir adressé une mise en demeure formelle à Uber Eats et à Deliveroo. Les plateformes ont un délai de six mois pour se manifester et décider d’engager des négociations, faute de quoi les deux organisations saisiront le tribunal judiciaire pour engager une action de groupe, comme l’a expliqué Me Céline Cotza, l’avocate saisie du dossier.

Gestion algorithmique totalement opaque

Par cette mise en demeure, totalement inédite, Union-Indépendants et la CFDT veulent obtenir plusieurs choses. D’abord que les livreurs puissent avoir des explications si leur compte est bloqué, mais aussi des preuves des raisons invoquées, car « sans cela, ils ne peuvent ni agir ni contester », explique Céline Cotza.

Ensuite la transparence des rémunérations : aujourd’hui, la façon dont les plateformes calculent le montant des courses est totalement opaque. « Depuis 2019, et plus encore depuis 2023, les plateformes ont généralisé des systèmes de tarification dynamique pilotée par algorithmes », explique Fabian Tosolini, délégué national d’Union-Indépendants et infatigable défenseur des droits des livreurs.

Ce qui conduit à des aberrations : « Comment se fait-il que pour une même course, le premier livreur soit payé 3 euros et le second 4,80 euros ? C’est intolérable ! », ajoute Fabian Tosolini. « Nous dénonçons un système de calcul de la rémunération de plus en plus opaque et de moins en moins protecteur », précisait Marylise Léon lors de la conférence de presse. « Entre 2021 et 2025, les plateformes ont enregistré des baisses du revenu horaire de 30 % », appuie Fabian Tosolini.

Les dernières études ont montré que les livreurs devaient travailler en moyenne près de 70 heures (temps de connexion) par semaine pour pouvoir toucher l’équivalent d’un Smic.

Un droit à construire

Le combat qu’engagent Union-Indépendants et la CFDT contre l’exploitation de ces travailleurs des plateformes s’annonce « long et fastidieux », prévient Céline Cotza, compte tenu notamment de l’encombrement des juridictions, mais aussi car « il s’agit d’un droit à construire ». Pour autant, rappelle Marylise Léon, « ce n’est pas qu’un combat à l’échelle de la France. C’est aussi un combat à l’échelle européenne que mène la CFDT avec la CES1, notamment pour obtenir la transposition de la directive européenne sur les travailleurs des plateformes numériques ». Ce texte doit être transposé en droit français d’ici au 2 décembre 2026, mais le gouvernement renâcle.

À propos de l'auteur

Emmanuelle Pirat
Journaliste

Alors, pour renforcer l’efficacité de sa démarche, et parallèlement à la mise en demeure adressée aux plateformes, Union-Indépendants va engager deux saisines institutionnelles : l’une auprès de la Cnil2, la seconde auprès du Défenseur des droits. De quoi motiver les plateformes à faire, enfin, bouger leurs modèles.