Emplois en danger : les “chtis de l’industrie” à Paris

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icone Extrait de l'hebdo n°3995

Quelque 300 délégués syndicaux et responsables CFDT se sont retrouvés sur le parvis de Bercy, le 20 janvier. Venus des Hauts-de-France pour l’essentiel, ils alertent sur la situation de l’emploi industriel dans cette région particulièrement impactée par les vagues de suppressions d’emplois et de fermetures de sites.

Par Anne-Sophie Balle, et Emmanuelle PiratPublié le 27/01/2026 à 13h00

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Faire front. Parler d’une seule voix, même si les situations diffèrent, comme en témoigne la diversité des pancartes brandies par les militants CFDT sur le parvis du ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle. Peu avant midi, mardi 20 janvier, une marée orange a subitement déferlé sur le trottoir. Plusieurs délégués syndicaux CFDT – bonnets vissés sur la tête et cernés de fumigènes orange – se sont succédé au micro afin d’alerter sur les défaillances et PSE qui touchent les Hauts-de-France.

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Christophe Caffiaux, DSC1 de Sogefi Suspensions, évoque la trahison ressentie par les salariés de cet équipementier automobile qui employait encore 300 personnes en 2019. Dans l’usine, les départs se sont faits progressivement, à coups de rupture conventionnelle collective et de départs volontaires. Et leurs alertes, face à la baisse des volumes, n’ont pas été prises en compte. « On a déclenché un droit d’alerte en 2024 et un autre en 2025 car on voyait que quelque chose clochait mais la direction nous assurait que tout allait bien, explique-t-il. Le 3 décembre dernier, à trois semaines de Noël, elle a finalement convoqué un CSE central pour annoncer la fermeture de l’usine et un PSE de 130 personnes sur les 166 que compte le site. » Une annonce brutale et une nouvelle fermeture à bas bruit.

PSE, fermetures de site, redressement judiciaire...

Un peu plus loin, des représentants de la papeterie Ahlstrom de Bousbecque (Nord), dont la fermeture a été annoncée en avril 2024, et de Minakem (produits chimiques et pharmaceutiques) à Beuvry-la-Forêt, où un PSE divise par deux les effectifs, font front commun aux côtés des militants d’ArcelorMittal Dunkerque, où 600 postes doivent être supprimés, et du délégué syndical de la verrerie Arc (à Arques, Pas-de-Calais), placée en redressement judiciaire. « Actuellement, trois repreneurs sont sur les rangs mais on doit attendre la fin du mois de janvier, que la procédure suive son cours », explique Pascal Poly.

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D’après ce qui lui a été présenté en CSE, le délégué syndical dit s’attendre, a minima, à 900 suppressions d’emplois directs (sur 3 500 salariés). « Mais ce ne sont que des estimations. » Cette épée de Damoclès pèse sur le moral des salariés dans ce territoire où tout le monde vit plus ou moins directement de la verrerie. « Lors du précédent PSE, celui qu’a connu l’entreprise en 2015, nous avions réussi à passer de 586 suppressions de postes annoncées à 130 personnes licenciées grâce aux mesures de mobilité et aux créations de postes. Cette fois, on n’aura pas tout ça, mais on va se battre pour obtenir le maximum en matière d’accompagnement et de reclassement. »

Alexandra Miroslav, secrétaire du Syndicat Chimie Énergie de Picardie
Alexandra Miroslav, secrétaire du Syndicat Chimie Énergie de Picardie© Syndheb

Si les suppressions d’emploi n’épargnent aucun secteur d’activité des Hauts-de-France, l’industrie paye indéniablement le plus lourd tribut. « Nous sommes ici parce que notre industrie saigne. À force, on veut nous faire croire que c’est normal. Non, ce n’est pas normal. L’industrie est la richesse de ce pays, ce sont des emplois qualifiés, des savoir-faire et des territoires qui vivent, résume Alexandra Miroslav, du Syndicat Chimie Énergie de Picardie. Mais que font certains donneurs d’ordre ? Ils délocalisent, abandonnent les sous-traitants, accusent la transition écologique… tout en encaissant des aides publiques sans contreparties. Pendant que les salariés vivent dans l’angoisse, les donneurs d’ordre s’en sortent très bien : dividendes rondelets, marges garanties, image préservée. »

À quand un renforcement du rôle des représentants du personnel ?

Le contrôle des aides publiques, c’est justement un cheval de bataille de la CFDT. « Sogefi a reçu 400 000 euros du plan de relance, on ne sait absolument pas comment ils les ont utilisés », regrette le délégué syndical CFDT de l’entreprise. Venue écouter et soutenir les militants puis porter leurs revendications auprès du ministre de l’Industrie, en début d’après-midi, Marylise Léon plaide pour un renforcement du rôle de représentant du personnel. « On fait trop souvent appel aux syndicalistes quand il faut faire les pompiers, jamais quand il est question d’anticiper les situations ! », a-t-elle clamé au micro. À ses côtés, la secrétaire générale de la CFDT Hauts-de-France, Perrine Mohr, regrette, elle aussi, le manque d’anticipation des pouvoirs publics et leur surdité quand il s’agit d’entendre les alertes syndicales. Sogefi Suspensions en est le parfait exemple : « Si on s’y était pris un an plus tôt, on aurait pu accompagner les salariés, valider leurs compétences, leur offrir des parcours de formation et leur permettre de retrouver un emploi dès la fermeture de leur entreprise. »

Droit de regard sur les aides publiques

Face au ministre de l’Industrie (rencontré en début d’après-midi), Marylise Léon a plaidé « pour un droit de regard sur les aides publiques versées aux entreprises et le renforcement des moyens d’action (et de la parole) des représentants du personnel, qui ont l’avantage de connaître les entreprises de l’intérieur ». Durant la réunion, plusieurs dossiers ont pu être examinés, et la CFDT a obtenu l’engagement consistant en un suivi plus proactif des aides données aux entreprises pour voir ce qui en est fait, avec l’implication en amont des représentants du personnel. Le ministre délégué chargé de l’Industrie, Sébastien Martin, est lui-même venu l’annoncer aux manifestants. « Maintenant, on attend des actes ! », résumait un militant avant de remonter dans le bus qui le ramène chez lui.

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Au total, on estime à 2 300 le nombre d’emplois détruits en 2025 dans la région des Hauts-de-France. Et les prévisions ne sont guère plus optimistes. « Nous savons qu’en 2026 le phénomène va s’accélérer », résume Perrine Mohr, secrétaire générale de l’URI2. Les militants, quant à eux, sont bien décidés à passer la vitesse supérieure et à revenir à Paris s’il le faut.

“Les salariés se sont donnés jusqu’au bout”

Nathalie, 30 ans de bons et loyaux services dans l’entreprise de vente à distance Senior & Cie (marque Bleu Bonheur).

« L’entreprise existe depuis 1973 mais la direction n’a pas su anticiper les évolutions, se cantonnant à un segment de clientèle trop restreint. En septembre 2025, le tribunal avait donné trois mois de sursis à l’entreprise. Les salariés se sont donnés jusqu’au bout. Mais, le 24 décembre 2025, nous avons définitivement fermé les portes de l’entreprise. À la veille de Noël, 84 personnes se sont retrouvées sans emploi. »

“Un pari sur l’avenir mais un pari incertain”

Johnny Vanderroost, délégué syndical de CPF (Cereal Partners France) devenue Sincereal France au 1er janvier 2026 ; 220 emplois menacés.

« Depuis une dizaine d’années, on a vu chuter nos volumes de production, passant de 60 000 tonnes par an à 15 000 en 2025. On blindait les volumes produits dans une autre usine du groupe située en Pologne, car les coûts de production y sont moins élevés. En 2026, on prévoit 13 000 tonnes, mais avec l’objectif de regagner des volumes grâce à de nouveaux contrats commerciaux – principalement pour des marques distributeur, qu’il va falloir trouver. On espère que cette stratégie va fonctionner. C’est un pari sur l’avenir… incertain. » Johnny confie d’ailleurs son inquiétude pour le site de production de Rumilly (Haute-Savoie / Auvergne-Rhône-Alpes).

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“On sait qu’on n’est pas à l’abri”

Fany et Alexandra, salariées et militantes CFDT de Liot SAS d’Annezin (transformation d’œufs).

« Nous sommes venues soutenir nos collègues dont les emplois sont en danger. Dans notre entreprise, aujourd’hui, ça va bien, mais on sait que c’est fragile. Il suffit d’une grippe aviaire. Nous ne sommes pas à l’abri ».