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Surmonter la crise démocratique
Les travailleurs cherchent depuis longtemps à être des acteurs de premier plan sur leur lieu de travail. Mais les directions restent frileuses… de crainte de perdre leurs prérogatives.

À la sortie du confinement, alors que flottait dans l’air l’idée d’un « monde d’après », une tribune publiée dans Le Monde a connu un écho retentissant. Rédigée par huit chercheurs en sciences sociales, elle appelait à un nouveau partage du pouvoir au sein des entreprises pour sauver la planète du réchauffement climatique et de la tentation autoritaire. « De la même manière qu’après la Seconde Guerre mondiale on accorda le droit de vote aux femmes en reconnaissance de leur incontournable contribution, il est aujourd’hui injustifiable de ne pas émanciper les investisseurs en travail en leur accordant la citoyenneté dans l’entreprise », écrivait alors le collectif, emmené par Isabelle Ferreras, chercheuse associée à Harvard. Selon elle, il devient vital de permettre aux personnes de s’exprimer là où elles passent le plus clair de leur temps, c’est-à-dire au travail. « Or l’entreprise capitalistique classique est à la fois l’entité politique la plus centrale et la moins démocratique des institutions dans lesquelles les citoyens peuvent exercer leur pouvoir démocratique. »
Démocratiser davantage l’entreprise… beaucoup y aspirent. Mais que désigne-t-on par-là, au juste ? Chaque entreprise propose déjà des formes de démocratie, qu’elle soit représentative (avec les CSE) ou directe (droit d’expression). Pourtant, 68 % des salariés ont encore l’impression que leur voix ne compte pas. Et 84 % considèrent que leurs dirigeants et DRH devraient davantage s’en préoccuper… Une proportion inchangée depuis l’enquête « Parlons travail », menée par la CFDT en 2017.
Certains ont fait le pari d’un mode de gouvernance horizontal, à l’image des Scop (sociétés coopératives et participatives), qui sont sans doute à ce jour la forme la plus aboutie de démocratie en entreprise (lire Scop, le modèle idéal?). Mais le poids du mouvement coopératif est marginal, la confédération nationale du secteur estimant à 78 405 le nombre d’emplois coopératifs (fin 2024), soit 0,3 % de la population active.
L’antichambre de la démocratie politique
La forte aspiration des salariés à faire entendre leur voix sur le lieu de travail est-elle de nature à contrebalancer le déclin de la participation citoyenne dans la cité ? Selon Benoît Hamon, ancien ministre et président d’ESS France, le pont entre citoyenneté et démocratie en entreprise est évident : « À force de s’habituer à des espaces non démocratiques, on perd le goût de la délibération collective, on préfère le tumulte et la polémique au débat apaisé. Quand on s’intéresse à la manière de réenchanter la démocratie en France, il ne faut pas seulement regarder la manière de faire fonctionner nos institutions républicaines mais également envisager les endroits économiques comme des espaces d’épanouissement, où la démocratie peut s’ébrouer. »
Cet esprit de « vases communicants » est d’ailleurs conforté par les chiffres : les salariés de Scop sont deux fois plus engagés dans les activités associatives, syndicales ou politiques (72 %) que les salariés d’entreprises classiques (31 %), selon un sondage OpinionWay de 2020.
À l’inverse, la corrélation entre l’absence d’autonomie décisionnelle au travail – où le salarié n’aurait pas de prise sur le travail prescrit – et la menace démocratique se traduit par une forte propension à l’abstention
ou une tentation du vote populiste, selon l’économiste Thomas Coutrot.
En France, la volonté tardive d’instaurer des contre-pouvoirs et de favoriser la confrontation des points de vue – en ouvrant, par exemple, les conseils d’administration des entreprises aux représentants des salariés – pouvait laisser présager une ouverture de la gouvernance des entreprises (lire l’encadré).
Dans les faits, pourtant, le pays semble avoir encore beaucoup du mal à en tirer des actions de fond. Hormis les sociétés à mission et quelques grandes entreprises équipées d’un « comité des parties prenantes1» (EDF, Veolia, SNCF…), rares sont les entreprises à avoir ouvert leur mode de gouvernance. C’est pourtant une des voies fondamentales de démocratisation des entreprises.
La France, mauvaise élève en Europe
La loi Pacte de 2019 a instauré la présence obligatoire de deux représentants des salariés au conseil d’administration (de plus de huit membres) des entreprises d’au moins 1 000 salariés. Cette décision tardive montre à quel point la France reste à la traîne en matière de participation
des salariés. On est très loin de la « codétermination » à l’allemande.
Inscrit dans la loi dès 1951 outre-Rhin, ce système – qui permet aux actionnaires et aux salariés de gouverner ensemble l’entreprise (à travers un conseil de surveillance pour les questions stratégiques et un conseil de salariés pour les questions d’organisation du travail) – a essaimé en Europe dans les années 1970 et 1980 : Pays-Bas, Norvège, Suède, Danemark mais aussi Luxembourg, Irlande et Portugal ont ainsi adopté des lois en ce sens entre 1971 et 1979.
En 2024, la France comptait l’un des taux d’administrateurs salariés
parmi les plus bas d’Europe. Résultat : à peine plus de 50 % des salariés français ont le sentiment de pouvoir influer sur les décisions de l’entreprise qui les concernent, contre 85 % dans les pays scandinaves.