L’écoresponsabilité, une ambition syndicale à l’INA

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iconeExtrait de l’hebdo n°3806

À l’Institut national de l’audiovisuel, la CFDT porte l’urgence climatique en s’appuyant notamment sur le réseau des Sentinelles vertes. Ainsi, sous l’impulsion du CSE, le restaurant d’entreprise est résolument écoresponsable. Ce mouvement est plébiscité par nombre de salariés…

Par Emmanuelle Pirat— Publié le 11/01/2022 à 13h00

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© Stéphane Lagoutte/Challenges-RÉA

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L’équipe CFDT de l’INA ouvre l’année 2022 avec une belle victoire aux élections des représentants salariés au Conseil d’administration. La CFDT a obtenu les deux sièges qui étaient à pourvoir, grâce au très bon score de 57% des voix. La CFDT s’est donc placée en tête loin devant la CGT (25,8%, qui aux précédentes élections avait obtenu un siège, mais l’a perdu à ce scrutin) et FO (17,2%). Grâce à une campagne active, la CFDT a réussi à mobiliser davantage. Le taux de participation (64,12%), a d’ailleurs été meilleur qu’aux précédentes élections.

1. Fédération Communication, Conseil, Culture.

À l’occasion du conseil syndical de décembre 2021, la section a choisi de ne mettre qu’un sujet à l’ordre du jour : l’urgence climatique. Car l’heure n’est plus aux tergiversations. « La direction n’a pas forcément une conscience écologique très développée, note le secrétaire adjoint du comité social et économique (CSE) Benoît Rouquette, or nous n’avons plus le temps d’attendre. »
La CFDT de l’INA aimerait voir la direction de cet Épic (établissement public à caractère industriel et commercial) de 950 salariés situé aux portes de Paris passer à la vitesse supérieure. Alors, afin de nourrir les échanges de cette réunion de section, elle a invité Pascal Auger, un militant travaillant chez Cap Gemini et reconnu sur les questions écologiques à présenter le réseau des Sentinelles vertes, un groupe d’ambassadeurs de la transition écologique composé d’une centaine de militants CFDT d’entreprises relevant de la F3C1.

“Campus durable”

Comme Pascal et Benoît, Christine Braemer, responsable pédagogique au service conception et production de formations, est membre du réseau des Sentinelles vertes et fait partie des militants les plus mobilisés sur les questions écologiques. C’est d’ailleurs à son initiative qu’a été lancé en 2017 « Campus durable », un groupe de réflexion composé d’une dizaine de salariés. « À l’époque, la direction avait souhaité engager un projet d’amélioration des conditions d’accueil de nos stagiaires en formation initiale et professionnelle sur notre site, en mode “éco-campus”, explique-t-elle, en faisant visiter ce site arboré de trois hectares et demi, en surplomb de la ville de Bry-sur-Marne. Avec un petit groupe de salariés motivés, nous avons décidé de pousser cette idée de campus vert et de la décliner sous différents aspects : alimentation, mobilités, compostage, éco-pâturages, éco-conception des bâtiments, sensibilisation des salariés… Nous avions plein d’idées, et beaucoup d’énergie pour faire bouger les choses ! »
Le travail effectué par la petite équipe est impressionnant : sur chaque thème et chaque action possible, des fiches pratiques ont été rédigées, présentant la faisabilité, les avantages et inconvénients, des devis de mise en œuvre. « Puis nous avons pris notre bâton de pèlerin pour aller faire du lobbying et présenter nos travaux à toutes les directions, tous les services… »

Mais cinq ans et une crise sanitaire plus tard, force est de constater que les fiches sont restées la plupart du temps dans les tiroirs. « La direction a picoré quelques idées, notamment si elles permettaient de verdir et de valoriser son image », note Lydia Zylberschlag, responsable du site de formation de l’INA à Issy-les-Moulineaux, qui regrette le peu d’empressement du « top management » à réellement faire avancer les choses.  Avec la crise sanitaire et du départ de l’entreprise de plusieurs de ses membres, le groupe s’essouffle... Mais Christine Braemer voit dans le réseau des Sentinelles vertes un moyen de relancer la dynamique et d’élargir la réflexion à des sujets qui concernent davantage le cœur de métier de l’INA, à savoir le stockage et la production de contenus numériques.

La sobriété numérique, un enjeu de taille

« Pour l’instant, nous avons essentiellement travaillé sur les éco-gestes, afin de réduire certaines de nos consommations. C’est un premier pas. Il faut désormais aborder le cœur de notre activité et lancer une réflexion sur nos usages professionnels », explique Christine. De fait, l’INA enregistre 24 heures sur 24 les émissions d’une centaine de chaînes de télévision et d’une trentaine de radios. Le sujet de la sobriété numérique se révèle donc délicat et éminemment complexe. « Comment archiver de manière plus vertueuse ? Faut-il stocker moins ? Ralentir les vitesses de transmission de fichiers à nos clients ? Dans une économie ultra-concurrentielle, cela pose de vraies questions. »

Sur ce point précis, la réflexion émerge au sein de l’entreprise. Une commission RSE mise en place par la direction y travaille, et quelques salariés très motivés s’y sont investis, à l’instar de Frédéric Chéron, le chef du service Socles techniques. « Nous ne pouvons pas nous passer de stocker des données. C’est le cœur de métier de l’INA : la transmission de la mémoire collective. Mais il faut s’interroger sur les stratégies et les solutions de stockage. Par exemple, ne plus recourir au stockage sur disques durs mais privilégier la conservation sur cartouches LTO [Linear Tape-Open, technique de stockage sur bande magnétique au format ouvert], beaucoup moins énergivore », explique ce responsable qui multiplie les initiatives afin d’encourager la sobriété numérique auprès de tous les utilisateurs (salariés, élèves en formation à l’INA, fournisseurs… et clients).

“Génération Amazon Prime”

À propos de l'auteur

Emmanuelle Pirat
Journaliste

« Nous subissons une pression constante pour livrer toujours plus vite. Alors que ralentir de quelques secondes permettrait des gains d’énergie colossaux. » Il évoque la véritable folie qui s’était emparée des rédactions au moment de la mort de Jacques Chirac et leur frénétique besoin d’archives pour réaliser des sujets. « D’habitude, nous livrons environ 2 000 fichiers par semaine. Au moment du décès de l’ancien Président, nous sommes passés à 9 000 fichiers par jour. C’était la course contre la montre ! D’ailleurs, un média s’est plaint du délai – quarante-cinq minutes – que nous avons mis pour lui livrer les 350 extraits d’archives commandés ! Nous sommes soumis à cette exigence d’immédiateté, ce côté “génération Amazon Prime”, qui veut tout dans l’instant. »
À l’INA, il semblerait donc que les sujets de transition écologique intéressent nettement plus les salariés et les militants CFDT que la direction. « Il faudrait pourtant davantage de volonté politique pour faire avancer les choses », note Benoît Rouquette. En attendant, la section CFDT est décidée à utiliser tous les leviers, notamment ceux qu’offre le CSE (lire l’encadré). Elle a ainsi voté, lors de son conseil de décembre, une demande de réouverture de la négociation de l’accord CSE pour obtenir une commission RSE avec des moyens – du temps syndical et un budget.

À la table de l’éco-restaurant d’entreprise
Celles et ceux qui disent qu’ils mangent à la cantine risquent de vexer Sylvie Treillet, l’énergique directrice du restaurant d’entreprise de l’INA, à la tête de sa brigade de 25 salariés depuis avril 2017, qui assure quotidiennement entre 750 et 850 couverts par service. « Ici, ce n’est pas de la cantoche mais de la restauration ! »… et même de la restauration « éco-concernée ». Embauchée par le CSE (où la CFDT est majoritaire), Sylvie a pris à bras-le-corps le défi d’une restauration plus responsable : en limitant le gaspillage et en proposant des plats au plus juste des besoins.
« En réduisant nos déchets, nous avons fait des économies de budget, ce qui nous a permis de travailler davantage sur la qualité des produits. » Ici, 70 % des produits sont bruts, le pain est bio, des plats végétariens et végan (végétalisme intégral) sont proposés. Depuis 2019, le restaurant a même fait l’achat d’un composteur électromécanique, ce qui a permis en une l’année de traiter dix tonnes de biodéchets.
Les salariés, quant à eux, sont partie prenante du projet. « La plupart travaillent ici depuis des années ; il n’était donc pas évident de bousculer les habitudes. Car offrir des plats végétariens, ce n’est pas se contenter de ne plus mettre de viande dans les pâtes mais faire des recettes complètes, bonnes et qui font envie », explique Sylvie, avec les accents passionnés de la grande chef cuisinière Hélène Darroze. Et pour valoriser le travail fait en cuisine, elle a demandé à de jeunes étudiants de l’INA de tourner des petits films qui sont projetés à l’entrée de l’éco-restaurant d’entreprise. « Un restaurant, c’est un projet collectif. » Et, franchement, à cette table, on mange délicieusement bien !

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