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Extrait de l'hebdo n°3998
Depuis près de quinze ans, l’inter CFDT de Safran Aircraft Engines bataille pour faire reconnaître à sa juste valeur le rôle de tuteur d’entreprise. C’est désormais chose faite, avec la signature, fin 2025, d’un accord exemplaire.

C’est l’aboutissement d’un combat de longue haleine. Fin 2025, la section CFDT de Safran Aircraft Engines (SAE) a signé un accord structurant relatif au tutorat, fruit de quinze années de revendications. C’est une avancée majeure pour les 13 000 salariés (en France) de cet acteur clé de l’aviation civile et militaire depuis plus de 110 ans. « Cela fait longtemps que SAE s’appuie sur des tuteurs. Dans nos métiers, c’est indispensable. Certains gestes, certains savoir-faire ne s’apprennent pas à l’école », explique Stéphane Fabe, délégué syndical central CFDT. Dans les ateliers de production comme pour les activités de maintenance et de réparation – devenues centrales dans le modèle économique du groupe –, « la transmission est fondamentale afin de maintenir l’excellence industrielle et préserver les compétences clés ».
D’une prime symbolique à une véritable reconnaissance
Pendant des années, le tutorat a existé mais dans un cadre contractuel hétérogène : le premier accord concernant le tutorat d’apprentissage (2005) a été étendu à d’autres situations de tutorat, avec une petite prime – versée sur une courte période, pendant deux à trois mois – qui ne reflétait pour le militant ni la durée réelle des accompagnements, parfois long de six mois à un an, ni la responsabilité engagée. « Former un collègue à des opérations qui garantissent la navigabilité d’un moteur d’avion, ce n’est pas anodin. On ne parle pas du garagiste du coin. Là, c’est la sécurité des vols qui est en jeu ! », insiste Stéphane Fabe. Pour chaque pièce remise en service, il y a des exigences de sécurité aérienne strictes et des certifications internationales.
Face à ce constat, la CFDT n’a cessé de porter le sujet auprès de l’employeur : interpellations en CSEC1, demandes réitérées lors des négociations annuelles obligatoires. Avec la montée en cadence industrielle, l’augmentation des recrutements et le fort renouvellement des effectifs, la direction a fini par reconnaître le caractère stratégique de la transmission. L’accord signé à la fin de l’année 2025 marque donc un tournant. Il formalise les missions du tuteur, définit les conditions d’exercice et prévoit une valorisation adaptée à la durée et à la nature de l’accompagnement.
Du temps reconnu et une prime revalorisée
Concrètement, le temps consacré à la formation d’un alternant, d’un nouvel embauché ou d’un salarié en reconversion est désormais reconnu comme du temps de travail effectif. La prime, dont la durée de versement était auparavant limitée à trois mois, est désormais versée pendant toute la durée du tutorat et peut atteindre jusqu’à 1 060 euros selon la nature de l’engagement.
« C’est une avancée colossale ! », souligne Farid Mamoun, délégué syndical local du site de Corbeil-Essonnes (Essonne) et formateur depuis plusieurs années. Contrôleur non destructif, il radiographie des pièces aéronautiques en vue de détecter la moindre imperfection. « Avant, la formation n’était ni cadrée ni vraiment valorisée. Aujourd’hui, on a un cadre clair, une prime sur toute la durée et surtout du temps pour accompagner correctement. On est nettement plus sereins eu égard à notre capacité à transmettre. » L’accord prévoit également la mise en place d’une formation des tuteurs et la création d’un réseau interne de formateurs. Objectif : partager les pratiques, professionnaliser la transmission et identifier les salariés volontaires et aptes à accompagner.
Un levier stratégique pour l’entreprise
Au sein d’un groupe de près de 55 000 salariés en France, dont 13 000 pour Safran Aircraft Engines, répartis sur neuf sites, la montée en compétences constitue un enjeu majeur. Les activités de maintenance et de réparation – notamment à Saint-Quentin-en-Yvelines ou Châtellerault (Vienne) et bientôt à Rennes (Ille-et-Vilaine) – mobilisent à elles seules plusieurs milliers de salariés. Or dans un secteur où les profils qualifiés sont rares et fortement concurrencés, reconnaître les tuteurs offre un levier stratégique à l’entreprise, qui fidélise par ce biais l’expertise de ses salariés.
Selon Marc Aubry, coordinateur CFDT du groupe Safran, « l’accord SAE est exemplaire. Nous souhaitons désormais l’élargir à l’ensemble du groupe, notamment dans les sociétés confrontées aux mêmes enjeux de croissance et de renouvellement des effectifs, comme Safran Electronics & Defense. C’est un investissement, certes, mais aussi un choix stratégique : devenir pleinement une entreprise apprenante, capable d’attirer et de garder les talents ».
La CFDT veillera à la mise en œuvre effective du dispositif négocié chez Safran Aircraft Engines sur tous ses sites et à son évaluation régulière. Car, au-delà de la prime, l’enjeu, clair, consiste à faire reconnaître que la transmission des savoirs est un travail à part entière.