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Extrait de l'hebdo n°3999
En décidant de claquer la porte du syndicat majoritaire dans l’entreprise pour y implanter la CFDT, une petite équipe d’élus du site lorrain de La Fournée Dorée a jeté un pavé dans la mare. Depuis mars 2025, les militants mènent un combat courageux et déterminé afin de faire exister un syndicalisme responsable.

Si le syndicalisme est un sport de combat, alors l’action de la petite équipe CFDT du site lorrain de La Fournée Dorée en est une excellente illustration. Dans ce site historique de l’entreprise familiale (fondée en 1997 et spécialisée dans les viennoiseries), qui emploie 500 salariés, le torchon brûle entre les tenants du syndicat majoritaire (FO, en l’occurrence) et une petite équipe de six militants qui ont claqué la porte du syndicat début 2025 afin d’implanter la CFDT. « C’était devenu intenable. Trop de choses ne nous plaisaient pas : les méthodes, les dysfonctionnements dans la conduite du CSE… On voyait aussi que le syndicat ne proposait rien. Le tableau d’affichage n’avait pas bougé en dix ans ! », s’agace encore Ophélie Latasse, la secrétaire du CSE jusqu’à son éviction, en septembre 2025, conséquence du conflit né de sa rupture avec FO.
Depuis, elle a été désignée représentante de section syndicale CFDT. « L’activité du CSE se limitait à la billetterie le jeudi après-midi, à des cafés-gâteaux et aux cadeaux de Noël », renchérit Virginie Jacob, également membre du CSE sous l’étiquette FO depuis les élections de 2023, mais dont le ras-le-bol l’a conduite à claquer la porte du syndicat. « Ce que l’on ne supportait plus, c’était que tout se faisait de manière opaque, la billetterie, les achats, etc. On s’est aperçu que, depuis plusieurs années, la plupart des dépenses ne faisaient pas l’objet d’un vote. » À la suite de leur signalement, la direction a d’ailleurs décidé d’engager deux expertises, concernant les achats et les comptes du CSE. Les deux enquêtes sont toujours en cours.
Un autre syndicalisme
Claquer la porte d’une organisation syndicale parce qu’on réprouve et dénonce ses méthodes, oui, mais pour aller où ? L’équipe n’est pas restée longtemps sans réponse ; après une solide prospection, Virginie a proposé de contacter la CFDT. « Cela semblait parfaitement correspondre à nos valeurs. Dans CFDT, il y a le “D” de démocratie, qui nous semble particulièrement important après ce que nous avons vécu de confiscation concernant le pouvoir de décision », explique la militante de 54 ans. « Je me souviens parfaitement de leur appel et de notre première rencontre, organisée chez Ophélie », raconte Julie Frey, la secrétaire générale du Syndicat général de l’agroalimentaire de Meurthe-et-Moselle et Moselle (SGA 57/54). La réunion du début mars 2025 sera concluante. « À l’époque, on avait clairement besoin d’un soutien organisationnel et de formation. Pendant toutes ces années dans l’autre organisation, nous étions restés totalement seuls », explique Ophélie.
Julie leur organise alors très rapidement une formation « Bienvenue à la CFDT », les encourage à suivre des formations juridiques et s’applique à rester très disponible pour toutes leurs questions. Elle intègre également Ophélie à la boucle WhatsApp dédiée à tous les délégués syndicaux de son conseil syndical, élargi aux responsables de section. « On a été dans le conseil, dans l’appui et dans la mise en réseau de cette équipe. »
“Tout remettre d’équerre”
Reboostée, la petite équipe de La Fournée Dorée Lorraine se relève les manches. « On voulait tout remettre d’équerre. Devenir une voix constructive pour les salariés. Et rendre le CSE à nouveau utile aux salariés, transparent et à l’écoute de tous », détaille Gaëtan Bruschi, 31 ans, autre membre de la « new team CFDT ». Une première opération de tractage visant à se faire connaître des salariés a lieu à la fin mars 2025, devant le parking de l’usine. « Nous avons reçu un super accueil et pu constater que les salariés n’attendaient que cela, que les choses changent ! », explique Audrey Thaize, 35 ans, ex-membre de la CSSCT1. La nouvelle équipe CFDT a trouvé sa signature : « Votre équipe CFDT, tout simplement différents ». Et elle cartonne. En quelques semaines, elle réalise plus d’une quarantaine d’adhésions. « Non seulement on a osé mais on a tout retourné ! », s’enthousiasme Ophélie, dont l’énergie est communicative.

Des avancées bénéficiant aux salariés
Rapidement, l’équipe obtient de belles avancées – notamment le lancement d’un audit relatif aux risques psychosociaux « pour mieux comprendre les tensions et améliorer les conditions de travail ». Elle obtient également la création d’un groupe de travail sur le sujet de la « pause 5 minutes », une pause à laquelle les salariés sont particulièrement attachés, et que la direction souhaite supprimer. « C’est un temps de respiration. Cela n’a pas l’air comme ça, mais ce temps compte pour faire baisser la pression. On a apporté de réels arguments montrant les bénéfices de cette pause et l’intérêt de la garder », indique Virginie. En attendant le rendu du groupe de travail, la pause reste tolérée…
L’équipe mise également sur la communication (par exemple avec la création d’un groupe Facebook réunissant les adhérents) auprès des salariés et des adhérents, afin d’informer et d’échanger. « Après l’opération de tractage, on s’est aperçu que les gens avaient envie et besoin de parler, notamment de syndicalisme… mais sur les lignes, pendant le travail, on évite. » Alors, en novembre 2025, l’équipe a proposé deux « journées de convivialité » (l’une en semaine et l’autre un samedi puisque l’usine tourne en deux-douze pendant les week-ends). « On a cuisiné, fait des crêpes, des quiches ; des adhérents sont venus nous aider à préparer… C’était incroyable ! Et, au total, on a eu une centaine de personnes qui sont passées nous voir pendant ces deux jours », raconte Audrey.
La force du collectif
Toujours accompagnés par le syndicat – « même s’ils sont devenus très autonomes », souligne Julie –, les militants ont désormais les élections professionnelles de 2027 en ligne de mire. Avec l’envie d’implanter solidement et durablement la CFDT. Et de poursuivre leur action pour changer le quotidien des salariés. La route n’est pas couverte de roses, ils le savent. « Notre force, c’est le collectif », assure Virginie. Si le syndicalisme est un sport de combat, ils ont sorti les gants, et ne sont pas près de raccrocher !