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Extrait de l'hebdo n°3997
Après plusieurs mois d’interruption, les travaux entre les syndicats, le patronat et le ministère du Travail concernant la transposition de la directive européenne “Pay Transparency” avaient repris en janvier… avant d’être brutalement stoppés. Béatrice Lestic, secrétaire nationale chargée de l’égalité professionnelle et des questions européennes, craint une forte offensive du patronat européen pour enterrer le texte.

La deuxième réunion de reprise des travaux, initialement prévue le 29 janvier, a été brutalement reportée sine die. Que s’est-il passé ?
Depuis l’annulation de cette réunion, qui aurait dû nous permettre de découvrir le projet de loi de transposition, nous n’avons plus de nouvelles de la part du gouvernement. Les travaux de transposition, aussi bien pour le secteur privé que pour le public, sont à l’arrêt. Il semblerait que le gouvernement soit dans l’attente.
En revanche, nous avons eu des nouvelles de la part de nos partenaires européens, et elles ne sont pas bonnes. Business Europe1 continue de faire un intense lobbying afin de détricoter des directives sociales adoptées lors de la mandature 2019-2024, comme celle sur la transparence des salaires. Tout devrait se jouer dans les prochains jours, les chefs de gouvernement et d’État se réunissent à Bruxelles ce 12 février, et le sujet de la transparence des salaires pourrait bien être à l’ordre du jour.
Quels sont les points bloquants pour Business Europe ?
Le patronat européen n’a jamais voulu de cette directive, car elle impose des contraintes de dialogue social, renforce la transparence des salaires et obligera à une revalorisation de métiers majoritairement féminins.
Et pour le patronat français ?
Depuis l’adoption de la directive par le Parlement européen, en 2023, il se bat pour éviter toute « surtransposition ». L’un des éléments les plus criants concerne les seuils d’application de la directive. En effet, cette dernière demande aux entreprises de calculer sept indicateurs relatifs aux écarts de rémunération entre les femmes et les hommes, sur le modèle de l’index de l’égalité professionnelle, que l’on possède déjà en France et qui s’applique en théorie à toutes les entreprises à partir de 50 salariés. La directive impose, elle, ses indicateurs aux entreprises de plus de 100 salariés. Nous demandons, comme la directive le permet, de rester à un seuil de 50 salariés, ce que le patronat refuse.
Un autre point bloquant réside dans l’évaluation d’un travail de valeur égal, permettant de comparer les rémunérations. Nous proposons de le fonder sur les classifications des conventions collectives, ce qui ouvrirait la voie à leur renégociation, mais dont le patronat ne veut pas entendre parler non plus. Enfin, le fait que tous les éléments de rémunération (heures supplémentaires, intéressement, participation, primes…) soient pris en compte ne plaît pas aux patrons. Et nous n’avons même pas eu le temps d’aborder avec le ministère et les organisations patronales le sujet des sanctions…
Les organisations syndicales semblent plutôt alignées face au patronat…
Oui, nous sommes assez raccord ; comme c’est souvent le cas sur les questions d’égalité professionnelle. Certes avec quelques nuances, mais il n’y a pas de rupture entre nous. Nous sommes d’ailleurs plusieurs organisations syndicales françaises à siéger au comité femmes de la Confédération européenne des syndicats (CES), qui a été très actif durant les discussions européennes.
Si l’Union européenne venait à remettre en cause ce texte, quel serait le signal envoyé à l’Europe sociale ?
Un très mauvais signal, clairement ! Ce serait surtout malheureusement un acte de plus de la vaste déréglementation actuellement à l’œuvre. Fin 2025, nous avons déjà assisté à une remise en cause des normes environnementales avec le paquet Omnibus2, qui a vu le Parlement européen voter le démantèlement des mesures sociales et environnementales issues du Green Deal.
Avec la transparence des salaires, nous assistons à une nouvelle offensive extrêmement forte des milieux patronaux et de certains pays européens. Plus globalement, il existe un lobbying acharné de la part de pays extérieurs comme les États-Unis pour détricoter les directives européennes. Une partie des avancées sociales et environnementales de la précédente mandature est violemment attaquée, brique après brique. Si les gouvernements européens cèdent face aux pressions du patronat ou de ces pays tiers, nous aurons perdu l’occasion d’agir concrètement au bénéfice des travailleuses et des travailleurs. Et nous ne pouvons pas admettre une telle déréglementation, qui plus est lorsqu’elle touche aux droits des travailleurs.