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Extrait de l'hebdo n°4023
Placé en redressement judiciaire le 1er juin, le groupe de librairies Nosoli (Furet du Nord et Decitre) vient d’annoncer la fermeture de 11 magasins sur 27 et la suppression de 163 postes. Une épreuve pour l’équipe CFDT, seule organisation syndicale de l’entreprise. Solidement accompagnée, elle refuse pourtant de céder au découragement.

Le ciel s’est brusquement assombri, le 30 juin dernier, pour les 650 salariés du réseau de librairies Nosoli (Nous Sommes Libraires), qui rassemble les iconiques enseignes Furet du Nord et Decitre. Après des semaines de suspens quant à l’avenir du groupe depuis sa mise en redressement judiciaire, le 1er juin, le couperet est tombé : 11 des 27 magasins devront baisser le rideau avant la fin de l’été. Sept magasins pour Furet du Nord (trois dans les Hauts-de-France, trois en Île-de-France et un à Reims) ; quatre pour Decitre (dont la librairie historique de l’enseigne, place Bellecour, à Lyon). Au total, 163 emplois sont supprimés, en comptant les personnels des magasins mais aussi une dizaine de postes des fonctions support au siège, à Tourcoing (Nord).

« Une déflagration », lâche Franck Brunet, délégué syndical central CFDT de Furet du Nord et directeur adjoint du magasin de Lille. « Personne ne s’attendait à un plan d’une telle ampleur. À l’échelle du secteur des librairies, c’est énorme », complète Yves Darre, secrétaire CFDT du CSE1 de Decitre et salarié du magasin de Grenoble. « Sur les 13 000 libraires en France, cela représente un peu plus de 1 % de l’emploi ! »

Un PSE dans des délais ultracourts
En tant qu’unique organisation syndicale présente au sein du groupe, l’équipe CFDT va devoir affronter l’épreuve du plan social. Outre la colère, la stupeur et l’incompréhension des salariés, les militants CFDT sont confrontés à une difficulté supplémentaire : le timing ultraserré imposé par la direction, qui a donné deux dates de réunion d’ici à la mi-juillet en vue d’entériner le PSE2. « Elle nous met le dos au mur, avec très peu de marge de manœuvre pour réagir, explique Franck. Surtout, on ne se fait pas trop d’illusion sur ce que cela pourrait changer. » D’autant que l’intention de la direction est claire : « Ne pas avoir à négocier le plan social et l’imposer de manière unilatérale », indique Nawar Belmiloudi, secrétaire fédérale de la CFDT Services, qui accompagne l’équipe CFDT aux côtés du cabinet Syndex et de quelques avocats.
Le silence des actionnaires
Les militants savent aussi que le temps presse lorsqu’il s’agit de relancer l’activité des points de vente. Depuis des semaines, tout est à l’arrêt, résume Nathalie Deleval, cheffe de groupe à la direction « produit livre » au siège et secrétaire du CSE de ce dernier. « Les négociations avec les fournisseurs sont bloquées ; il n’y a plus de livraison ni de retour des invendus. Or plus la date de la rentrée approche – une période cruciale avec Noël pour nous –, plus il devient urgent de débloquer les commandes afin de réalimenter les magasins restés ouverts ! »
Dans ce contexte, le silence assourdissant des actionnaires se révèle d’autant plus incompréhensible. Surtout quand on sait que l’un des principaux est Crédit Agricole Nord de France, « un groupe qui revendique dans sa charte les valeurs de proximité, de responsabilité et de solidarité », indiquait la CFDT Services dans un communiqué publié en juin dernier.
Des erreurs de stratégie
Comment ce groupe, composé de deux enseignes centenaires réputées3, a pu en arriver là ? « Ça fait des années que l’on voit la situation se dégrader », note Nathalie. Et pas seulement du fait des difficultés propres au secteur du livre, qui conduisent d’ailleurs actuellement diverses enseignes (dont Gibert Jeune et Sauramps, toutes deux en redressement judiciaire) à réduire la voilure. « Certes, il existe des raisons exogènes : le très faible taux de marge de la librairie, la concurrence d’Amazon et du commerce en ligne ou celle de Netflix, le fait que les gens lisent moins ou la fin du pass Culture, détaille Franck. Mais il y a aussi des raisons propres au groupe, des erreurs de stratégie des directions, depuis des années. »
Le rachat de Decitre, marque emblématique de la librairie en région Auvergne-Rhône-Alpes, en 2019, en fait visiblement partie. Le projet de la direction de l’époque de créer « un groupe de taille critique » s’est heurté au réel. La gestion de la fusion s’est révélée désastreuse. « L’acculturation entre les deux enseignes a été un échec, résume Éric Loose, responsable syndical du CSE de Furet du Nord à Lille. On a voulu plaquer un modèle qui fonctionnait dans certains magasins du Furet dans d’autres, où cela n’était pas du tout adapté. On a cassé ou fragilisé des choses qui marchaient bien. » Et puis se sont enchaînées la crise Covid et l’obligation de rembourser le PGE (prêt garanti par l’État), concomitamment avec une « valse frénétique des dirigeants et des changements de cap tous les quatre matins. Trois PDG en cinq ans et demi, quatre directeurs régionaux en quatre ans, idem pour les DRH ou les directeurs financiers », énumère Nathalie. Ce « turnover mortifère », accompagné d’un « management brutal », a finalement conduit à la catastrophe.
L’équipe qui a dit non
Ce qui devait arriver arriva… En 2024, la direction a annoncé un plan social prévoyant la fermeture de deux magasins. « Mais, jusqu’à présent, le CSE avait plutôt fonctionné comme une chambre d’enregistrement. Les relations fonctionnaient beaucoup à l’affectif, il y avait un côté paternaliste. On se tapait sur l’épaule, et la direction jouait beaucoup de cela. Quand elle a présenté son PSE en CSE et que nous avons demandé une expertise, le climat s’est tendu. On nous a dit : “Si tu fais ça, tu vas mettre la boîte en difficulté.” On n’a pas cédé », détaille Franck, qui voit dans ce moment « où l’on a su tenir tête à la direction le passage de notre collectif à l’âge adulte ». Aux côtés des experts de Syndex et de leur avocate, ils ont travaillé avec acharnement et obtenu le maintien des deux magasins. Cette expérience marque une étape pour les militants, qui dès lors se sont aguerris : formations juridiques, économiques, au management, à la santé et la sécurité… « On a compris le rôle central de la formation syndicale. Et l’importance de prendre nos heures de délégation », insiste Franck.
La volonté de se battre jusqu’au bout
Deux ans après ce plan social, la présente épreuve met le collectif de nouveau sous tension. Mais sa détermination reste intacte. « On va se battre et y mettre toute notre énergie. Il y a encore beaucoup d’emplois à défendre, pour des salariés profondément attachés à l’entreprise, à leur métier et au livre. »