Guillaume Cizeron : “ Le chemin est encore long ”

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iconeExtrait du magazine n°476

Quadruple champion du monde, quintuple champion d’Europe et vice-champion olympique de danse mixte sur glace, le jeune homme de 26 ans enchaîne les performances de haut vol. Pourtant, ce n’est pas sur la glace qu’il a remporté sa « plus belle victoire ». Il y a un an, l’athlète révélait son homosexualité. Un tabou dans le milieu sportif. Rencontre.

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 01/10/2021 à 08h00 et mis à jour le 06/10/2021 à 09h11

"Pédé, tapette, tantouse, et j'en passe. Les insultes rythmaient mon quotidien et devinrent bientôt cette petite mélodie malsaine en arrière-plan de mes pensées. L'accoutumance est le vice de l'intimidation, on s'habitue à la violence, elle devient normale. Et bien souvent on finit par croire qu'on la mérite." Extrait de la lettre ouverte de Guillaume Cizeron, publiée par L’Équipe (l'intégralité est accessible en ligne sur le site du journal ).
"Pédé, tapette, tantouse, et j'en passe. Les insultes rythmaient mon quotidien et devinrent bientôt cette petite mélodie malsaine en arrière-plan de mes pensées. L'accoutumance est le vice de l'intimidation, on s'habitue à la violence, elle devient normale. Et bien souvent on finit par croire qu'on la mérite." Extrait de la lettre ouverte de Guillaume Cizeron, publiée par L’Équipe (l'intégralité est accessible en ligne sur le site du journal ).© Naska Demini

1. Ma plus belle victoire, éditions XO, 144 pages.

Après la publication de votre livre1, dans quel état d’esprit êtes-vous ?

Je suis très heureux. Je suis fier de voir l’impact que cela a sur certaines personnes et sur leur vie. Des anonymes, des connaissances m’ont écrit ou appelé. Certains m’ont dit que cela leur avait permis de déclencher une conversation avec leurs parents. Si ce que j’ai écrit peut aider ne serait-ce que quelques personnes, alors ça valait le coup de le faire. Si cela permet à des jeunes, ou à des adultes, d’être mieux compris, accompagnés ou que ça les encourage à témoigner, alors ça aura été utile.

Votre ouvrage s’inscrit dans la continuité de la lettre ouverte publiée dans les pages du journal L’Équipe, dans lequel vous “révéliez” votre homosexualité. Un tabou dans le milieu sportif français ?

Oui. Cela ne devrait pas l’être. Tout le monde doit pouvoir vivre sa sexualité comme il ou elle l’entend. Chacun peut aimer qui il veut. Un homme peut aimer une femme, mais il peut aussi aimer un homme. Une femme peut aimer une femme ou un homme, comme elle en a envie.

Nous sommes libres de nos choix. Chacun peut aussi décider d’être qui il veut et de vivre sa vie comme il l’entend. Le chemin est encore long. Il faudrait que des personnalités comme Zidane ou Mbappé fassent une déclaration publique dans laquelle ils diraient : « Être gay, c’est cool. » Ils ont une responsabilité. Cela permettrait de vraiment faire bouger les choses. Ce serait tellement simple, quand on voit comment se vend une paire de baskets lorsqu’ils la portent. Cela demande un petit peu de courage, mais c’est important de le faire. Le silence, parfois, ça en dit beaucoup aussi…

“Il y a des « normes » qu’il faut dépasser, par exemple dans la danse de couple. Le rôle que l’on donne à jouer à un garçon ou à une fille est trop souvent stéréotypé : le garçon porte la fille parce qu’il est l’homme, et la fille se laisse porter parce qu’elle est la fille.”

Guillaume Cizeron

Dans le sport et dans le patinage artistique, les stéréotypes ont la vie dure ; plus qu’ailleurs ?

Cela évolue et va encore évoluer avec des patineurs qui décident de prendre de plus en plus de libertés. Il y a des « normes » qu’il faut dépasser, par exemple dans la danse de couple. Le rôle que l’on donne à jouer à un garçon ou à une fille est trop souvent stéréotypé : le garçon porte la fille parce qu’il est l’homme, et la fille se laisse porter parce qu’elle est la fille.

Vous vous déplacez parfois dans des pays où l’homosexualité est condamnée et réprimée.

Nous ne sommes pas tous égaux. Les patineurs qui viennent de Russie ne sont pas aussi libres que nous pouvons l’être. Lors de certains déplacements, nous devons faire attention à ce que l’on fait.

“Il faut arrêter de vouloir mettre les individus dans des cases. Chacun est libre de porter les vêtements qu’il veut, de fréquenter qui il veut. Nous sommes humains et complexes. C’est indispensable de le répéter.”

Guillaume Cizeron

Les enceintes sportives sont aussi souvent le théâtre de propos homophobes ou haineux, que faut-il faire pour que cela change ? Sanctionner ?

Éduquer. Sensibiliser. Ce sont les clés. Certains ne savent pas ce que signifie d’être gay, et au-delà, LGBTQIA+ [lesbienne, gay, bi, trans, queer, intersexe, asexuel·le, et + pour n’exclure personne]. Ils n’ont aucune idée de qui nous sommes. Il faut faire de la pédagogie. La sanction n’empêchera pas la personne d’être homophobe.

La sanction n’est pas toujours la solution. Il faut répondre par l’amour à ceux qui profèrent la haine. Il faut leur apprendre ce qu’est la compassion. Mais cela ne s’applique pas qu’aux enceintes sportives. Je ne comprends pas que l’on puisse manifester pour s’opposer au mariage pour tous. Cela revient à prendre de son temps pour empêcher d’autres humains d’être libres et heureux. Ça me rend triste. Pas pour moi mais pour eux.

D’où la nécessité d’éduquer et de sensibiliser ?

Oui, c’est ça. Encore une fois, le plus important, c’est l’éducation. Cela passe par l’école. Les enseignants et les associations ont un rôle important à jouer.

Il faut montrer le large spectre des sexualités. Il faut déconstruire les stéréotypes. Il faut enseigner les genres. Un homme n’a pas besoin d’être fort pour être un homme.

Il faut arrêter de vouloir mettre les individus dans des cases. Chacun est libre de porter les vêtements qu’il veut, de fréquenter qui il veut. Nous sommes humains et complexes. C’est indispensable de le répéter.

Il faut dire à celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans l’hétérosexualité qu’ils sont normaux, qu’ils sont comme tout le monde.

Je veux dire à ces jeunes que l’adolescence est une période faite de découvertes, de soi et de son corps. Une période où l’on se cherche. C’est une période qui doit être belle, heureuse, sans honte, sans tabous et sans se sentir coupable.

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© Gaëlle Royer

Comment s’est déroulée votre scolarité ?

L’école et le collège n’ont pas été une partie de plaisir. J’ai été insulté, je me suis fait cracher dessus, je m’enfermais dans les toilettes en attendant que les pauses passent (lire sa lettre ouverte publiée par l'Equipe en mai 2020). L’école était une parenthèse, très longue, dans ma journée, entre deux entraînements. Le patinage a été un formidable moyen d’expression, ça m’a aidé à tenir. Cela me permettait de m’accrocher et de me dire : « Un jour, tout ça, ce sera derrière toi. »

Je le dois aussi à ma partenaire [la patineuse Gabriella Papadakis], avec qui je patine depuis dix-sept ans. Elle m’a toujours accueilli sans réserve. Nous formons une équipe depuis l’enfance. Elle m’a accepté en tout temps. Ça m’a porté. Enfin… Tout ça, c’est derrière moi maintenant, ou presque. J’ai encore quelques séquelles sociales sur lesquelles je travaille encore aujourd’hui.

Que voulez-vous dire ?

Quand on vit dans la peur, on adopte des réflexes sociaux spécifiques. Quand on se fait insulter, on se fait le plus petit possible. On rase les murs. On veut se faire oublier. Adolescent, je n’osais plus parler en public. Je perdais mes moyens dès que je prenais la parole. J’étais seul, j’avais des difficultés à me faire des amis. Ça prend du temps de se reconstruire complètement. J’ai eu de la chance d’être bien entouré dans mon sport et dans ma famille, ce qui n’est malheureusement pas le cas de tout le monde.

C’est pour cela qu’il faut continuer à parler du sujet ; dans le sport et partout ailleurs. Je veux remercier toutes celles et ceux qui agissent au quotidien, pour écouter et aider les personnes qui en ont besoin. Il faut continuer à se mobiliser à tous les niveaux. Chaque petit pas compte. Chacune de ces petites victoires permet d’en obtenir de plus grandes. C’est grâce aux combats d’hier qu’aujourd’hui je peux, si j’en ai envie, me marier et devenir père.

Vous avez quitté la France pour le Canada il y a sept ans maintenant, est-il plus facile de vivre son homosexualité de l’autre côté de l’Atlantique ?

À aucun moment je ne me sens en danger ici. Si l’homophobie existe aussi au Canada, ce n’est pas la même ampleur. Ici, je ne réfléchis pas à la façon dont je m’habille. Je ne réfléchis pas à la façon de me comporter avec mon copain. Je suis beaucoup plus serein.

Que peut-on vous souhaiter ?

À propos de l'auteur

Guillaume Lefèvre
Journaliste

Je veux que mon livre fasse réagir. Qu’il mette cette question au milieu des discussions. Je veux voir les graines que ça sème. Et puis il y a aussi les Jeux olympiques d’hiver [à Pékin en février 2022], qui arrivent. Nous allons commencer notre entraînement dans les semaines à venir et on espère décrocher la médaille d’or.