“Il y a une forme de ghettoïsation des sujets ultramarins”

icone Extrait du  magazine n°524

Dans son essai Les outre-mer sont-ils encore dans la République ? Jeanne Belanyi interroge le décalage entre la promesse républicaine d’égalité des droits pour les territoires ultramarins français et les inégalités structurelles vécues au quotidien.

Par Guillaume LefèvrePublié le 08/06/2026 à 12h00

Jeanne Belanyi, directrice de l’Observatoire des outre-mer de la Fondation Jean-Jaurès.
Jeanne Belanyi, directrice de l’Observatoire des outre-mer de la Fondation Jean-Jaurès.© DR

Pourquoi ce titre ?

Ce titre vise à interroger le lien républicain entre les territoires ultramarins et l’Hexagone. Il ne s’agit pas d’affirmer une rupture mais de souligner un décalage persistant entre l’idéal d’égalité proclamé par la République et les réalités concrètes vécues dans ces territoires. L’objectif est d’ouvrir une réflexion sur cet écart en questionnant la manière dont l’unité républicaine se traduit, ou non, dans les faits. Rappelons aussi que les outre-mer ne forment pas un ensemble uniforme. Il existe des situations très différentes avec des histoires, des dynamiques sociales et des contraintes propres.

Quels sont les principaux écarts entre les outre-mer et la France hexagonale ?

Ils sont à la fois économiques et sociaux. Les inégalités de niveau de vie sont particulièrement marquées. À Mayotte, le taux de pauvreté atteint 77 % et, en Guyane, environ 53 %, contre 14 % dans l’Hexagone. Le chômage y est aussi nettement plus élevé. Il est de 15 % en Guyane, 30 % à Mayotte, contre 8 % dans l’Hexagone. Par ailleurs, 27,3 % des 15-29ans ne sont ni en emploi ni en formation en Guadeloupe, contre 13,3 % de leurs homologues hexagonaux, en 2023.

Ces écarts structurent durablement les trajectoires sociales et les perspectives des habitants de ces territoires.

Le coût de la vie est-il un facteur de ces inégalités ?

Oui. À LaRéunion, par exemple, les prix des biens de consommation sont en moyenne environ 37 % plus élevés que dans l’Hexagone. Entre 2010 et 2022, l’écart global des prix a continué à se creuser, passant de 6 % à 9 % en moyenne. Cela renforce le sentiment d’injustice.

Je voudrais aussi dire que les inégalités observées en outre-mer ne sont pas isolées: il en existe partout en France, de manière moins visible. Le prisme ultramarin nous invite à questionner plus largement la capacité du modèle français à garantir une égalité réelle sur l’ensemble du territoire.

Les déficits en matière de services publics sont aussi régulièrement pointés du doigt…

C’est un point central, car il touche directement à la promesse d’égalité républicaine. Dans les outre-mer, les inégalités se traduisent d’abord par les difficultés d’accès aux services essentiels. Mayotte illustre parfaitement ces difficultés. C’est le premier désert médical français, avec environ un médecin pour mille habitants, contre plus de trois dans l’Hexagone. Cela entraîne de longs délais de prise en charge et un fort taux de renoncement aux soins.

Dans l’éducation, les tensions sont structurelles. À Mayotte, faute d’infrastructures suffisantes, le système de rotation des classes réduit les temps d’apprentissage. En Guyane, certaines classes atteignent un taux de remplissage de 150 %. Ces contraintes pèsent sur l’égalité des chances. À Mayotte, on peut aussi ajouter les difficultés d’accès à l’eau.

Comment expliquez-vous la place périphérique des outre-mer dans les débats nationaux ?

À propos de l'auteur

Guillaume Lefèvre
Journaliste

On observe une mise à distance dans le traitement politique et médiatique des Outre-mer. Les acteurs ultramarins sont rarement considérés comme légitimes pour intervenir sur des enjeux nationaux. Dans les médias, ils sont invités à parler des problématiques de leurs territoires, mais rarement à s’exprimer sur les questions nationales. Cela contribue à une forme de ghettoïsation des sujets ultramarins.

Cette logique se retrouve dans l’organisation institutionnelle. Le fait de renvoyer les problématiques ultramarines vers un ministère dédié tend à les isoler du reste de l’action publique. Qu’il s’agisse d’éducation, de santé ou de logement, ces enjeux devraient être pleinement intégrés et traités par chaque ministère concerné, et non cantonnés à celui des outre-mer. Il faut sortir de cette approche segmentée pour inscrire pleinement les outre-mer dans les politiques publiques nationales, sans les marginaliser.