“Il faut faire de l’Europe la solution”

Secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger est aussi président de la Confédération européenne des syndicats (ces). À ce titre, il représente les intérêts de 45 millions de travailleurs. Il voit dans la présidence française de l’union européenne l’opportunité d’avancer vers un modèle social européen, de s’engager sur les transitions climatique et numérique, de mettre l’humain au cœur des priorités et de donner toute leur place aux partenaires sociaux. 

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 31/12/2021 à 10h00

Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT et président de la CES.
Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT et président de la CES.© Stéphane Lagoutte - REA

Comment la CES aborde-t-elle la présidence française de l’Union européenne (PFUE) ?

Tout d’abord, il faut souligner que c’est un événement exceptionnel pour la France, qui n’arrive qu’une fois tous les treize ans. Pour la CES, les changements de présidence se répètent tous les six mois, cela n’est donc pas un évènement en soi. En revanche, c’est vrai que certaines présidences sont beaucoup plus favorables que d’autres pour faire bouger les choses. Ça a été le cas avec le Portugal sur la question des droits sociaux, avec le sommet social de Porto. Avec la France, nous voyons une réelle opportunité.

Comment le syndicalisme européen est-il impliqué dans cette échéance ?

Nous sommes des acteurs de la société civile européenne. Notre ambition est de porter la voix de nos 45millions de membres. Nous sommes là pour porter nos ambitions de progrès social auprès de la PFUE. C’est parce que nous représentons les travailleurs et travailleuses d’Europe que nous avons multiplié les contacts et rencontré à plusieurs reprises le gouvernement français pour exprimer nos priorités.

“Le patronat européen n’est pas à la hauteur des défis qui nous attendent.”

Qu’attends-tu de cette présidence ?

Avec la PFUE, nous pouvons progresser davantage sur les questions sociales, démocratiques et environnementales, sans oublier les valeurs. Nous voulons une PFUE qui s’inscrive dans la continuité de la présidence portugaise, tant sur le fond que sur la forme. La France doit associer les partenaires sociaux et mettre le dialogue social au cœur de sa méthode de travail.
Nous sommes convaincus qu’un certain nombre de sujets doivent être renvoyés à la négociation au niveau européen. J’en profite pour dire que le patronat européen n’est pas à la hauteur des défis qui nous attendent. Il est urgent que celui-ci s’implique, pas en tant que lobby mais bien en tant qu’acteur social.

Quelles sont les priorités du mouvement syndical européen ?

Tout d’abord, il est indispensable d’incarner le projet européen auprès des citoyens, de le rendre visible au quotidien. Nous devons ancrer des droits concrets dans le socle européen des droits sociaux, notamment la mise en place d’un salaire minimum digne là où il n’existe pas. C’est un sujet central pour la CES parce qu’il concerne des millions de travailleurs en Europe. Il faut aussi avancer sur la transparence salariale entre les femmes et les hommes. La France est d’ailleurs l’un des pays le plus en retard sur le sujet. Enfin, il y a un vrai enjeu autour de la reconnaissance des travailleurs des plateformes. La présidence française doit montrer que l’Union européenne est un espace qui pèse et protège celles et ceux qui y travaillent.

“Nous devons ancrer des droits concrets dans le socle européen des droits sociaux, notamment la mise en place d’un salaire minimum digne là où il n’existe pas.”

Encore faut-il que les citoyens européens en aient conscience.

La crise sanitaire a montré que l’Union européenne pouvait être un rempart lorsque ses membres agissent de concert, avec un plan de relance à 750milliards d’euros.

Sans l’Union européenne, la période que nous vivons aurait été beaucoup plus compliquée pour les travailleurs. Ils sont nombreux à avoir conservé leur emploi grâce au dispositif de chômage partiel SURE. À 27 nous sommes plus forts.

Il suffit de regarder ce qu’il se passe au Royaume-Uni pour se dissuader de quitter l’UE. Ceux qui ont porté le Brexit sont des menteurs et des usurpateurs, ils l’ont fait au détriment des travailleurs britanniques. L’Union européenne et le monde font face à des défis majeurs que nous devons relever ensemble.

Au-delà de l’affaiblissement du multilatéralisme qui rebat les cartes géopolitiques, il y a aussi l’urgence environnementale. L’enjeu climatique est central.

Le Pacte vert pour l’Europe (Green Deal) représente une opportunité.
La question de la décarbonation de l’économie doit s’opérer à l’échelle européenne. Il faut être au rendez-vous de l’accompagnement social en impliquant les partenaires sociaux et en anticipant la formation des salariés
aux métiers de demain.

Le modèle européen tel que nous le connaissons aujourd’hui est à bout de souffle ?

Nous sommes à un tournant. C’est pour cela que nous revendiquons une transformation de la gouvernance européenne. Je suis intervenu au nom de la CES lors de la Conférence sur l’avenir de l’Europe pour dire qu’au sein de la gouvernance économique, il fallait intégrer la dimension sociale, et qu’aux indicateurs économiques devaient correspondre des indicateurs sociaux et écologiques.

On a vu avec la Grèce les dégâts –qu’ils soient sociaux ou démocratiques– que peuvent provoquer les dogmes budgétaires.

Cela ne fait qu’accroître la défiance des citoyens et nourrir les populistes. Si demain on veut une Europe qui fonctionne, il faut lui rendre de l’humanité dans sa gouvernance. Tout cela ne pourra se faire que dans le cadre d’un dialogue social de qualité et en y associant les citoyens européens. Cela vaut aussi pour le processus de décision.

Le Parlement européen devrait peser davantage et, au sein du Conseil, il faut en finir avec la règle de l’unanimité sur un certain nombre de sujets. Il faut avancer sur la fiscalité européenne, et aller encore davantage vers une convergence vers le haut. Enfin, il est indispensable de rendre les citoyens et la société civile acteurs de l’Europe de demain, en créant des moments démocratiques en dehors des échéances électorales qui se déroulent tous les cinq ans.

Six mois suffiront-ils ?

Si on veut plus d’intégration européenne, comme le revendique la CES, il faut que sur tous ces enjeux nous ayons une présidence française qui prenne ses responsabilités. La France doit être un accélérateur sur de nombreux sujets. Elle doit faire de l’Europe une solution. Quels que soient les engagements de la présidence française, les actions de la CES ne s’arrêteront pas le 30juin 2022 [la République tchèque succédera à la France à la présidence de l’UE], nous continuerons à porter le modèle social que nous voulons, au bénéfice des travailleurs et des travailleuses.