Humanitaire sans frontières abonné

Médecin neurologue et psychiatre, pionnier des missions humanitaires au sein de Médecins sans frontières, ex-ambassadeur de France au Sénégal et en Gambie, homme de lettres, élu à l’Académie française en 2008, Jean-Christophe Rufin livre sa perplexité face à la crise actuelle des migrants. Et rappelle l’importance de redonner la priorité aux politiques de coopération et de développement. Rencontre.

Par Emmanuelle PiratPublié le 07/12/2015 à 16h13

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Votre biographie donne l’impression que vous avez vécu plusieurs vies en une…

Je n’en ai malheureusement vécu qu’une ! Le seul dédoublement que j’ai connu est celui de l’auteur. Quand on écrit des livres, on vit effectivement plusieurs vies, qui sont celles de ses personnages. Il y a eu des séquences différentes dans ma vie, qui peuvent donner l’impression que j’ai eu plusieurs vies. Mais, au fond, il y a une grande continuité. Avec la médecine, l’écriture, et l’engagement comme socle et éléments de continuité. Tout le reste, ce sont des hasards de l’existence.

Vous avez été élevé par vos grands-parents, dont un grand-père revenu de Buchenwald après avoir aidé la Résistance… Que vous a-t-il transmis ?

Quand il est rentré, c’était un homme brisé, qui parlait peu. Mais ma grand-mère et mon parrain, qui lui avait aussi été déporté pour des faits de résistance, parlaient beaucoup des camps. Je n’ai pas véritablement reçu d’éducation politique, mais on m’a transmis des valeurs de solidarité et de résistance au sens propre. Ainsi qu’une méfiance viscérale vis-à-vis des idéologies totalitaires, des utopies. Je crois que c’est ce qui a fondé mon horreur des extrêmes, des deux côtés d’ailleurs, extrême droite comme extrême gauche.


PARCOURS

1952
Naissance à Bourges (Cher).

1976
Première mission humanitaire en Érythrée.

1991
Devient vice-président de Médecins sans frontières.

1996
Libère onze otages français en Bosnie-Herzégovine.

2001
Il remporte le Goncourt pour son roman Rouge Brésil (Gallimard).

2015
Publie Check-point (Gallimard), récit d’un voyage humanitaire qui vire au thriller psychologique.

En tant que médecin et humanitaire, comment réagissez-vous à la situation des migrants ?

C’est une question très difficile. Pour tout vous dire, j’ai reçu de nombreuses sollicitations ces derniers temps. Je les ai toutes refusées, parce que je suis très perplexe. Je ne pensais pas trouver un jour dans ma vie cette inversion complète de situation où aujourd’hui, les camps de réfugiés sont ici, au cœur de l’Europe. Ce qu’on voit à Calais, on le voyait aux frontières des pays en guerre, dans les pays du Sud, dans les années 70. Je suis très partagé par rapport à cela. Évidemment, on ne peut pas laisser ces gens se noyer ni accepter qu’ils vivent de manière aussi indigne. Il y a une urgence humanitaire. Et, en même temps, je refuse la facilité qui consiste à dire : « Ouvrons les frontières ! », « Accueillons tout le monde ! » C’est séduisant, comme ça, mais c’est très dangereux, et pas seulement pour nos sociétés. L’accueil, ça ne consiste pas à prendre les gens huit jours chez soi. Cela veut dire leur donner un vrai avenir, de vraies perspectives. Ce qui serait un défi dans nos économies en crise, qui connaissent déjà des difficultés d’intégration.

Indépendamment de cela, accréditer l’idée que, pour ces personnes, le salut c’est la fuite serait criminel. Ce serait signer une véritable défaite idéologique. Il faut faire en sorte que ces gens restent chez eux, non pas parce qu’on n’en veut pas chez nous, mais parce que leur fuite est un drame pour leur pays… Au Burundi, où j’ai passé deux mois l’an dernier dans un hôpital, ils n’envoient plus de médecins se former en France parce qu’aucun ne revient. Nous sommes en train de siphonner toutes les forces de progrès qui pourraient construire ces sociétés. C’est dramatique. C’est ce qui m’empêche de dire : « Accueillons. » Et c’est pourquoi je n’ai pas du tout applaudi la position d’Angela Merkel. Je l’ai trouvée d’un cynisme absolu. Les Allemands savent très bien qu’ils ont besoin de main-d’œuvre, et qu’en s’adressant à cette population du Moyen-Orient, en particulier les Syriens, ils ont des gens formés… C’est une démarche opportuniste. Avec un risque de déstabilisation plus large.

On ne peut pas laisser les Syriens sous les bombes…

JC.Rufin vdegalzain04clrC’est plus compliqué que cela, quand on regarde de près. Il y a bien sûr les Syriens, mais aussi beaucoup d’Africains qui partent. En Érythrée, ils ne fuient pas les bombes, mais un régime absolument catastrophique, que nous continuons à soutenir… Les choses sont complexes. Surtout, elles évoluent à une vitesse phénoménale ! J’ai l’impression que je n’ai pas eu le temps d’adapter mon logiciel. Ma génération avait d’autres espoirs pour ces pays, on se battait pour que les gens trouvent un avenir chez eux… Lorsque j’étais en poste au Sénégal, j’ai connu la « crise des pirogues », qui voyait s’enfuir toute la jeunesse du pays vers les Canaries. Finalement, les Espagnols ont mis au point, en accord avec les Sénégalais, des systèmes de coopération. Même si on ne peut pas nier qu’il y a un vrai défi pour les sociétés africaines – où la jeunesse représente jusqu’à 75 % de la population – à trouver suffisamment d’opportunités sur place, la solution n’est surtout pas de dire qu’il faut venir en Europe ! On a oublié la notion de développement, au profit de l’urgence. Y compris dans notre politique africaine, qui est aujourd’hui uniquement centrée sur la gestion des crises. Les questions de coopération passent à l’as.

Cela rejoint votre dernier ouvrage, Check-point, dans lequel vous nous livrez une réflexion sur l’évolution de l’humanitaire, ses nouveaux défis. Qu’est-ce que l’humanitaire aujourd’hui ?

JC.Rufin vdegalzain02clrNous sommes à la fin d’une époque. Et c’est sans doute pour cela que j’ai eu envie d’écrire ce livre. Une époque où,…

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