Grève historique chez Leboncoin

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En vingt ans d’existence, le site d’annonces en ligne n’avait jamais connu de mouvement social. Mais, le 18 mars, à l’appel d’une intersyndicale (CFDT, CGT et Solidaires Informatique), une forte mobilisation a eu lieu, avec 10 % des effectifs en grève. La dégradation des conditions de travail depuis le rachat de l’entreprise par des fonds de pension, en 2024, est au cœur du mouvement de colère.

Par Emmanuelle PiratPublié le 20/03/2026 à 07h17

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© Syndheb

Trop, c’est trop. La remise en question brutale des règles de télétravail a mis le feu aux poudres au sein de la plateforme d’annonces en ligne Leboncoin. Depuis sa création, il y a vingt ans, jamais le site n’avait connu de mouvement social. Mais, le 18 mars, le premier mouvement de grève dans l’entreprise a recueilli un franc succès, avec plus de 10 % des effectifs en grève (sur les 1 200 salariés répartis dans plusieurs sites situés à Paris, Montceau-les-Mines, Mâcon, Nantes et Reims).

Le torchon brûle depuis plusieurs mois déjà entre la direction et les salariés, ces derniers ayant dénoncé à plusieurs reprises la dégradation des conditions de travail et la pression à la performance – notamment dans les services de télévente (prospection et vente d’espaces publicitaires aux professionnels de l’immobilier ou de l’automobile, les deux piliers très rentables du site). « Depuis le rachat de l’entreprise par le consortium Blackstone et Permira [en 2024], les salariés subissent une succession de décisions qui fragilisent durablement l’organisation du travail », dénonçait l’intersyndicale CFDT, CGT, Solidaires Informatique dans leur tract d’appel à la mobilisation.

“Ils ont changé les règles du jeu”

Le changement brutal des règles en matière de télétravail illustre parfaitement ce durcissement de la part de l’entreprise. « L’argument du télétravail avait justement fait partie de mes critères pour venir travailler chez Leboncoin », explique Samuel Sanchez, délégué syndical CFDT arrivé dans l’entreprise il y a deux ans et demi, « avec un rythme d’un jour par semaine à Paris ». Le reste du temps à Bordeaux, chez lui. Comme Samuel, de nombreux professionnels, dont beaucoup de développeurs, avaient été recrutés à ces conditions, « présentées comme durables, témoignant de la maturité de l’entreprise ». Mais, « depuis janvier 2026, on nous impose deux jours de présence obligatoires par semaine, et on passera à trois jours à partir de juillet ! », indique Samuel.

Dans certains services, « on est passé de deux jours de présentiel toutes les deux semaines à deux jours par semaine. Ou d’un jour de télétravail par semaine à un jour par mois ! », dénonce Florine Moutoussamy, la déléguée CGT. Cela n’est pas sans conséquences, tant du point de vue de l’équilibre vie pro-vie perso, souvent négocié avec les conjoints (un vrai casse-tête en cas de garde alternée), que du point de vue financier. « Pour certains, le vendredi en présentiel est devenu obligatoire. Les personnes qui viennent de province ont dû changer leur abonnement de TGV, et même si l’employeur en rembourse 50 %, certaines subissent des restes à charge de 350 euros ! », précise Florine.

Une hémorragie de talents

Selon les salariés et leurs représentants syndicaux, c’est une manière de « pousser les gens à partir… mais ça n’est pas assumé ! », relève un jeune développeur gréviste. De fait, les départs se multiplient. « C’est une véritable hémorragie. On perd beaucoup de talents », indique un autre développeur. « On a connu dix pots de départ en quinze jours ! », ajoute Samuel. Les PIP (performance improvement plans, plans d’amélioration des performances) constituent une source de pression dénoncée par les grévistes. « De plus en plus de salariés sont jugés non performants de manière injustifiée. Alors on leur donne un délai de deux ou trois mois pour redresser la barre », explique Samuel. Ces pressions cumulées entraînent « une explosion des arrêts maladie », note Florine. Le CSE a lancé plusieurs alertes concernant l’augmentation des risques psychosociaux. La dernière en date a été contestée par la direction…

À propos de l'auteur

Emmanuelle Pirat
Journaliste

Les élus du CSE ont saisi la justice. L’audience est programmée le 16 avril. En attendant, les salariés espèrent que leur mouvement de grève fera réagir la direction et permettra de réamorcer le dialogue.