Eye Haïdara : Forte en scène

icone Extrait du  magazine n°526

Issue du théâtre classique, la comédienne franco-malienne de 43 ans est révélée au grand public dans le film Le Sens de la fête, en 2017. Son parcours illustre une volonté de ne pas se laisser enfermer dans des rôles clichés ou un registre unique. Rencontre avec une femme inspirante.

Par Emmanuelle Pirat — Publié le 09/10/2026 à 09h24

Eye Haïdara, invitée au festival Reims Polar comme présidente du jury Sang Neuf, avril 2026.
Eye Haïdara, invitée au festival Reims Polar comme présidente du jury Sang Neuf, avril 2026.© Casta

Le grand public vous découvre au cinéma dans Le Sens de la fête [réalisé par Alfred Nakache et Olivier Tolédano]. Mais avant cela, vous jouiez beaucoup les classiques (Molière, Corneille…) sur les planches. Comment êtes-vous venue au théâtre ?

À mon entrée à l’école primaire, grâce à un instituteur. J’avais 6 ans. Rapidement, il nous a fait jouer sur scène, et cela a été une révélation. La scène, c’était ma meilleure cour de récréation ! J’adorais jouer… Cela a vraiment structuré mon enfance : chaque année, il y avait un projet, on jouait un spectacle, à l’école, à la mairie et parfois même dans un vrai théâtre. C’était fantastique !

Vous imaginiez, à cette époque, en faire votre métier ?

Non, j’étais trop petite pour penser en faire un métier. Et puis, la scène, c’était mon espace de liberté, je ne l’associais pas au travail. Je ne pensais pas que ma passion pouvait être un métier. C’est sans doute aussi lié à ce que l’on pense dans ma famille : que le travail est une contrainte, que cela doit être quelque chose de sérieux…

Et puis vers 20 ans, je me suis inscrite en arts du spectacle à la fac… car même si j’avais des idées de projets professionnels – comme travailleuse sociale, institutrice pour enfants autistes, éducatrice spécialisée ou avocate –, j’ai bien dû me l’avouer : cela me faisait souffrir d’envisager ne pas jouer.

Comment travaillez-vous vos rôles ?

Tout dépend des personnages. Pour mon rôle dans La Maison des femmes [inspirée de la structure médico-sociale de Seine-Saint-Denis qui vient en aide aux femmes victimes de violences], c’était important d’aller sur place. Passer du temps là-bas, avec celles qui fréquentent le lieu, m’a beaucoup aidée à construire mon personnage. Alors que pour mon rôle de Cora, dans le film d’Agnès Jaoui [L’Objet du délit] [une répétition de l’opéra Les Noces de Figaro de Mozart est perturbée par une accusation de violence sexuelle], j’ai préféré puiser dans les figures féministes plutôt que fréquenter le milieu de l’opéra.

“Je suis partie en tournée avec la pièce La Place Royale, de Corneille, où je jouais Angélique. J’ai observé le regard intrigué des spectateurs, leur questionnement constant : ‘Pourquoi ont-ils choisi une actrice noire ? ’ J’ai aussi souvent entendu cette réflexion : ‘C’est formidable, vous n’avez pas d’accent ! ’.”

#MeToo a brisé le tabou des violences sexistes et sexuelles sur les tournages. Avez-vous déjà été confrontée à des abus de pouvoir dans le milieu ?

Non, pas dans le cinéma. J’ai connu d’autres milieux professionnels auparavant, où j’ai pu observer des comportements parfois violents, mais je n’ai pas vécu cela sur un tournage. En revanche, j’ai eu l’occasion de travailler avec une coordinatrice d’intimité, et j’ai trouvé cela vraiment très bien. On tournait pourtant une simple scène de bisou. Mais, même pour cela, un baiser ou un rapprochement dans un lit, c’est bien d’avoir quelqu’un. Cela permet d’évoquer les intentions des partenaires, de se fixer les limites, de tenir compte du confort de chacun, de se rassurer… C’est un grand progrès.

Dans Noire n’est pas mon métier, recueil de récits de 16 comédiennes qui s’élèvent contre les stéréotypes et le racisme, paru en 2018, vous écriviez : « J’aimerais être une actrice banale. » Qu’entendiez-vous par là ?

Quand j’étais petite, je pensais que l’on pouvait tout jouer, et je voulais tout jouer, me mettre dans n’importe quelle peau. J’ai découvert par la suite toutes les limites : il fallait jouer une femme, et puis une femme de mon âge et avoir à justifier ma couleur… Cela cassait ce pour quoi je voulais faire ce métier. Et puis, surtout, j’avais rêvé d’être une actrice que l’on choisit pour son talent et non pour remplir un quota ou obtenir telle ou telle subvention. Au début des années 2010, je suis partie en tournée avec la pièce La Place Royale, de Corneille, où je jouais Angélique. J’ai observé le regard intrigué des spectateurs, leur questionnement constant : « Pourquoi ont-ils choisi une actrice noire ? » J’ai aussi souvent entendu cette réflexion : « C’est formidable, vous n’avez pas d’accent ! » Sans doute qu’à l’époque, il y avait quelque chose de l’ordre d’un acte politique, militant, dans le fait de « mettre » des jeunes Français d’origines très différentes. Mais, moi, je rêvais du moment où ma présence sur scène ne serait plus un acte de revendication.

Les choses ont-elles évolué ?

Oui, on ne peut pas nier que les comportements ont changé. On n’a plus à justifier pourquoi on choisit quelqu’un de non blanc pour tel ou tel rôle. Aujourd’hui, j’avance dans une carrière où je ne joue pas des rôles parce que je suis noire. J’ai gagné ça : jouer des personnages dans lesquels tout le monde peut s’identifier. C’est dans le choix de mes personnages que sont mes engagements.

La polémique, au moment du Festival de Cannes, autour de la tribune « Zapper Bolloré » et la réplique du président du directoire de Canal +, Maxime Saada1, vous font-elles craindre une emprise grandissante des idées d’extrême droite dans le septième art ?

Je crois qu’il faut distinguer les choses : Bolloré/Canal +, ce n’est pas la même chose. Je trouve qu’il y a eu des amalgames ou des raccourcis. Il faut savoir qu’il y a des acteurs fondamentaux dans le cinéma, que sont le CNC, France Télévisions et Canal +.

Depuis longtemps, Canal + a été un révélateur de talents et très engagé dans la diversité. De plus, jusqu’à présent, dans mon expérience, je n’ai pas constaté de remise en cause de la liberté des sujets portés par le cinéma soutenu par Canal +.

Vous dites en somme : « On n’en est pas là », mais peut-être est-il important d’alerter…

À propos de l'auteur

Emmanuelle Pirat
Journaliste

Je comprends parfaitement que certains aient voulu alerter, et cette vigilance est légitime. Mais je crois aussi qu’il faut préserver la possibilité du débat et éviter une polarisation qui ne rend pas compte de la diversité des points de vue. Tout n’est pas blanc ou noir. Sur des sujets aussi importants que la liberté de création et l’indépendance du cinéma, je crois que nous avons besoin de vigilance mais aussi de dialogue et de nuance.