Claude Onesta : droit dans ses baskets

iconeExtrait du magazine n°482

Considéré comme l’un des meilleurs entraîneurs du sport français, Claude Onesta ne met pas ses compétences seulement au service des athlètes de très haut niveau. Il est aussi l’un des initiateurs du programme Rebond, qui utilise les méthodes de coaching sportif de haut niveau auprès de patients en rémission de cancer. Rencontre.

Par Emmanuelle Pirat— Publié le 01/04/2022 à 09h00

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© Joseph Melin

Votre père et sa famille ont fui l’Italie fasciste de Mussolini dans les années 1930 pour venir s’installer en France. Comment cette histoire familiale a-t-elle influencé votre parcours, votre personnalité, vos engagements ?

J’ai grandi dans une famille italienne un peu tribale, où tout le monde vit en communauté, les enfants, les cousins, les « camarades » qui passent à la maison… Mon père et sa famille, des gens qui vivaient bien mais avec des idées progressistes et anticléricales, ont dû quitter l’Italie à l’arrivée de Mussolini… Ils avaient senti qu’il ne fallait pas traîner. Mon père, qui était communiste, m’a élevé dans le respect du pays qui les avait accueillis, même si cela n’a pas été simple : lui et sa famille, c’était des « ritals », avec tout ce que cela comportait de stéréotypes, de discriminations… Mon père m’a aussi élevé avec des valeurs fortes. Il me disait toujours : « Tu feras ce que tu voudras mais il faut que tu sois droit et libre. Ne courbe pas l’échine. » J’ai eu la chance de grandir dans une famille engagée sur les plans politique, syndical, associatif : le cercle laïque de l’école, le Secours populaire… 

Et puis, très jeune, je me suis consacré au sport. Mais le sport, pour moi, c’était forcément quelque chose de collectif. C’était être avec les autres.

De joueur au club Toulouse Handball vous êtes passé entraîneur ; qu’est-ce qui vous a décidé ?

Dans la cour de l’école, il y a ceux qui décident à quoi on joue… et ceux qui jouent [sourire]. Je n’ai pas décidé d’être entraîneur, cela s’est fait très naturellement. Dès le lycée, on m’appelait « chef ». J’étais celui qui réunissait, qui fédérait. En même temps que je jouais, je m’occupais déjà des plus jeunes.

“Une équipe, ce n’est pas l’addition des meilleurs, c’est l’addition de ceux qui, ensemble, obtiendront la meilleure performance.”

Vous avez permis à l’équipe française de handball de s’illustrer dans les plus hautes compétitions… Comment mène-t-on un collectif à la victoire ? Peut-on « fabriquer » des champions ?

 Bien sûr, au départ, il faut des joueurs avec des aptitudes et du talent. Si vous avez des chèvres, cela va être plus compliqué [rires]. Mais à l’inverse, avec de très bons joueurs, vous pouvez avoir de mauvais résultats.

Une équipe, ce n’est pas l’addition des meilleurs, c’est l’addition de ceux qui, ensemble, obtiendront la meilleure performance. Il y a donc une question de casting – savoir choisir les personnes, qu’elles soient à une place qu’elles assument complètement – et ensuite une question de dynamique collective, de capacité à progressivement mettre les individus au service d’un projet collectif. Non pas selon une logique d’obéissance, mais en créant l’adhésion. C’est cela qu’il faut réussir à créer. À la manière d’un chef d’orchestre : le coach n’est pas là pour apprendre aux autres à jouer, il est là pour faire en sorte que tous ces gens-là, qui savent individuellement bien jouer, jouent bien ensemble et qu’ils atteignent l’harmonie.

“C’est toute la problématique du management dans le monde du travail ! Et pour moi, manager, c’est d’abord s’intéresser aux autres, avoir le « goût des autres » : chercher à comprendre leur moteur, leurs motivations (…)”

C’est pour cela qu’il faut laisser aux gens une autonomie, qui est une des bases de la réussite. Si les gens ne s’approprient pas le projet dans lequel ils évoluent, cela restera le « projet du chef ». Aussi, si le projet échoue, ils se diront : « Que le chef se débrouille ! » En revanche, s’ils ont participé à construire le projet, si ce dernier échoue, ce sera l’échec de tous. Ils vont donc tout mettre en œuvre pour que cela n’arrive pas.

C’est toute la problématique du management dans le monde du travail ! Et pour moi, manager, c’est d’abord s’intéresser aux autres, avoir le « goût des autres » : chercher à comprendre leur moteur, leurs motivations, dans quel contexte et dans quelles conditions ils vont pouvoir tout donner. C’est cette compréhension fine des ressorts des personnes, mais aussi de comment fonctionne une équipe et comment il faut l’accompagner qui fait la force du manager.

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© Joseph Melin

Vous avez été nommé manager général de la haute performance à l’Agence nationale du sport. Quels sont vos objectifs ?

L’objectif est d’être dans le top 5 olympique et paralympique. C’est la place que peut tenir la France dans le concert international. Mais nous sommes lucides : 2024, c’est demain, et à cette échéance, on n’en sera pas rendu là. Cela dit, nous mettons tout en œuvre pour y parvenir, et cela sera le socle pour arriver à ce niveau de challenge en 2028.

Dans le sport, il est plus facile de perdre que de gagner. Aussi, avoir bien fait son boulot, cela ne s’illustre pas juste le jour de la compétition. C’est un chemin permanent. Sans compter que dans le contexte actuel, une médaille est beaucoup plus difficile à conquérir.

La concurrence est devenue sans commune mesure. Atteindre des records nécessite de s’entraîner plus et mieux, de mettre au service des athlètes un ensemble de professionnels : acteurs de la recherche, de l’industrie, y compris militaire, qui apportent des améliorations permanentes, etc. C’est aussi procéder à l’analyse des performances et de la concurrence, via le numérique et la data, devenue incontournable. Il faut donc combiner l’approche technique, méthodologique, psychologique – sans doute la plus délicate – et ce, de manière très individualisée. C’est un énorme travail mais aussi une approche résolument moderne, différente du modèle étatique précédent. Nous sommes en train de construire ce nouveau modèle. C’est un défi passionnant.

Vous êtes l’un des initiateurs du programme Rebond* pour des personnes en rémission de cancer mené à l’Institut Paoli-Calmettes de Marseille. De quoi s’agit-il, et comment est né ce projet ?

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© DR

Au sein de l’Académie des coachs, un groupe informel d’échanges entre entraîneurs de haut niveau, que j’ai cofondée avec Pierre Dantin, il y a une dizaine d’années, la question est venue un jour. Pourquoi tout ça ? Pourquoi passer notre vie, nos jours, nos nuits à préparer des matchs, à préparer des athlètes pour gagner des médailles…

À quoi ça sert ? Les hasards de la vie et des rencontres ont fait que nous avons invité le professeur Patrice Viens, une sommité dans le monde de la médecine et de l’oncologie, à intervenir au sein de notre académie. Nous avons très vite compris que, étonnamment, nous avions des problématiques communes, qu’il existait des similitudes dans nos approches, dans nos logiques d’exploration. Nous pouvions être complémentaires : les médecins ont, par formation et par nécessité, une approche technique, centrée sur les traitements. Nous, coachs, pouvons apporter une analyse d’éléments subjectifs, émotionnels.

De la même manière, les médecins qui mènent la bataille avec les patients contre la maladie ne peuvent pas être ceux qui mènent la bataille de l’après, celle de la rémission. Ainsi, mettre notre expérience d’entraîneurs de haut niveau au service de l’accompagnement de malades du cancer avait du sens. Nous avons donc créé ce programme, Rebond, qui utilise les méthodes de motivation et d’entraînement transposées à l’oncologie. Voir des malades qui sortent et qui reviennent avec des projets, de l’élan, une envie de vivre à nouveau, c’est magnifique. C’est un cadeau immense de les voir ainsi, de pouvoir partager ce bonheur. C’est la plus belle des victoires.