Bénabar : “Dans classe moyenne, il y a classe”

iconeExtrait du magazine n°475

Chroniqueur de la vie, des doutes, des amours, il possède l’art et la manière  de raconter notre quotidien dans la grande tradition des musiciens réalistes. Auteur, compositeur, interprète, comédien : cet artiste complet est toujours prêt à donner de sa personne sans jamais donner de leçons. Rencontre.

Par Maria Poblète— Publié le 02/07/2021 à 08h00 et mis à jour le 05/10/2021 à 14h02

Bénabar
Bénabar© Florence Levillain

Dans tous vos albums, y compris  le dernier, Indocile heureux,  on a l’impression que vous parlez de nous. Est-ce voulu, recherché ?

Non, c’est naturel. Je me suis aperçu que les idées venaient de ce que je voyais. Les artistes ont des sources d’inspiration,  les voyages, les grandes histoires d’amour… Moi, c’est le quotidien. C’est très universel. On trouve tous les questionnements humains dans la vie. On peut être héroïque aussi au jour  le jour, pas nécessairement qu’en temps de guerre ou dans des situations spectaculaires. On parle souvent des chanteurs du quotidien avec une pointe  de mépris, un peu comme s’il y avait un renoncement artistique. N’oublions pas qu’il y a tout  un pan de la chanson et de la littérature inscrit dans  le réalisme. J’ai toujours aimé dépeindre les petites choses. J’aime l’idée de chroniquer la vie.

Des thèmes reviennent dans vos chansons : la famille, le couple, la mort et le temps qui passe. Ça vous inquiète ?

Je ne suis pas inquiet. Bousculé, oui. Je vois mes enfants grandir. J’essaye de me contrôler et ne pas trop exagérer parce que j’ai un réel penchant pour la nostalgie. Je fais attention à ne pas m’y complaire ; ce serait ennuyeux pour tout le monde. Le temps qui passe, ça va  aussi avec la cinquantaine. Fatalement, on le mesure vraiment à cet âge-là. Et je n’évite pas une forme de bilan. Mais, au final, ce n’est pas si désagréable d’avoir 50 ans ! Je ne fais pas partie des gens qui redoutent  de vieillir. C’est une chance  de vieillir, certains ne l’ont pas.

“Les chansons françaises qui racontent des histoires et que l’on peut écouter en sifflant sous la douche, c’est magnifique quand c’est réussi.”

Après vingt-cinq ans de scène, d’écriture et de composition, pouvez-vous nous dire ce qu’est une « bonne chanson » ?

C’est une chanson efficace au sens artistique. Elle arrive  à véhiculer les émotions  qu’on essaie de transmettre. Sincèrement, je pense que  « La danse des canards » est une bonne chanson, par exemple.  Et ce n’est pas pour l’effet de la formule. Elle est très bien faite. Elle tient ses promesses et ne triche pas. On la chante à la fin d’un banquet en dansant avec tata Huguette un peu bourrée. Une bonne chanson, il faut aussi pouvoir la réécouter plusieurs fois et en découvrir d’autres aspects. C’est croustillant. C’est d’ailleurs ce que j’adore chez mes illustres aînés. La grande variété française est typique de ça,  on a toujours l’impression  que les paroles sont sucrées  et superficielles. Mais quand on écoute les textes avec attention, on y découvre de vrais propos.

Vos inspirations et vos modèles proviennent-ils toujours de la chanson française ?

Oui, ça se confirme avec le temps. La dimension de variété, de spectacle, de divertissement m’intéresse artistiquement. Les chansons françaises qui racontent des histoires et que l’on peut écouter en sifflant sous la douche, c’est magnifique quand c’est réussi. Je suis absolument fan des années 70  et 80. Je suis moins Serge Gainsbourg, par exemple. Je n’ai pas les mêmes goûts que  la plupart de mes confrères.

D’où vient le nom d’artiste Bénabar ?

Ça part d’une blague. En 1995, je jouais avec  un musicien dans les bars.  Je nous avais inventé des noms de clown, Patchol et Barnabé. Comme il parlait verlan, il m’a baptisé Bénabar le premier jour. C’est resté.

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© Florence Levillain

C’est la fidélité qui vous guide ?

C’est sûr. Je travaille avec mes amis de vingt ans, je suis protecteur avec eux. J’aime bien l’idée de vieillir ensemble. On me suggère parfois de prendre des musiciens plus jeunes, de renouveler pour évoluer. Mais moi, je trouve que poursuivre la route avec les gens que  je connais depuis longtemps, grandir ensemble, entre amis, c’est fabuleux. Ça apporte tellement.  Et puis, franchement, en tournée, quand on partage le même bus la moitié de l’année, on ne peut pas tricher. Il vaut mieux bien se connaître et bien s’entendre.

La fidélité aussi à vos origines, votre enfance et adolescence dans une famille de la classe moyenne ?

Ce n’était pas du tout calculé. Je m’en suis aperçu dans les critiques que de petits snobinards parisiens faisaient au début de ma carrière, des gens branchés et d’une grande médiocrité. Bien sûr, la critique fait partie du jeu mais je ne  les comprenais pas très bien. On me parlait de mes fringues. Quelqu’un disait que j’étais habillé comme un receveur des postes. Dans le magazine Les Inrocks, un gars avait écrit : « Avec son costume forcément Celio. » Un copain sociologue  m’a donné l’explication. Les vêtements sont des marqueurs. Celio représente la classe moyenne. Alors oui, j’ai un attachement réel à mes origines. Je viens de là. Bon, maintenant, je suis un bourgeois. Mais je trouve que la classe moyenne de banlieue, anonyme, est souvent négligée. On s’intéresse à elle tous les cinq ans quand il faut voter. Leur sentiment de déclassement est réel et justifié.

C’est ce que vous dites dans la chanson « William et Jack » : classe moyenne, classe quand même ?

Ce sont des gens qui prennent des claques, coincés dans la masse. Il n’y a pas cette sensation d’appartenance qu’on revendique chez les prolétaires. La classe moyenne a un petit dédain, y compris d’elle-même. On ne trouve pas ça très chic. Dans cette chanson, je voulais la célébrer. C’est l’essentiel de la société, une réalité. J’ai aussi écrit ce morceau pour dire que dans classe moyenne, il y a classe. Et qu’il ne faut pas en avoir honte. On pourrait même en être fier.

D’où vient votre conscience sociale et politique ?

De loin, de ma famille. De mon grand-père communiste italien immigré, tailleur de pierres tombales ; de ma mère, qui avait fait un peu de politique. Mon terreau vient de là. Ça crée un atavisme. Dans les années 80, j’étais très politisé. À cette époque, c’était clivant, la droite, la gauche, l’extrême droite. Je me suis construit là-dessus. Je n’ai jamais voulu abdiquer sur la conscience politique au sens large. Je n’ai jamais cessé de regarder et raconter ce qui  se passait autour de moi, y compris dans les chansons, même sans exprimer mon opinion à chaque fois. Je ne suis pas militant. Et comme  tous les gens de gauche, je suis souvent en colère contre la gauche.

Vous n’êtes pas militant mais toujours engagé, notamment avec les Restos du cœur ?

J’y tiens. À chaque fois qu’on  me propose de chanter pour une cause qui me tient à cœur, je n’hésite pas. Être présent, donner un coup  de main est la moindre des choses quand on a la chance de faire  ce travail. Et, bien sûr, ne pas chanter que sur les petits oiseaux. Sans donner de leçons, on peut  avoir un avis, quitte à se tromper. J’aime bien la tradition de la chanson française avec une conscience plus politique que partisane. Je ne dis jamais pour qui voter, ça non.

On vous a vu au cinéma. Il passe désormais à l’arrière-plan ?

J’aime le cinéma et faire l’acteur, c’est sûr. Mais je fais attention, je refuse beaucoup de projets. Je ne suis pas avide de tourner. C’est important d’avoir le sentiment d’apporter quelque chose. Je prends le cinéma comme une chance. Ça m’a beaucoup servi d’être interprète.

Parlez-nous de votre façon de travailler. Vous êtes perfectionniste ?

Pas du tout, je n’aime pas la perfection. Je travaille beaucoup, dans mon bureau, devant mon ordinateur, le café pas loin. C’est le moment où les choses prennent forme. C’est un moment agréable. Je tourne autour du piano, je prends  la guitare. Je suis tranquille et, surtout, je peux me tromper. Ce n’est pas grave, je peux reprendre, recommencer. Écrire et chanter, c’est un labeur.

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©BD

Indocile heureux, un album qui redonne goût à la vie

Il y a du rire et des larmes dans ce nouvel album. Bénabar parle  de l’amour, de la famille,  du couple, de la vie qui va. Dans « Tous les divorcés »  ou avec « Les belles histoires », il nous embarque dans des petites fictions, pépites rondement écrites, drôles et romantiques.  Et puis ça swingue ! Les arrangements très travaillés, avec un son de cuivre époustouflant, vous feront danser et chanter.

Indocile heureux, Bénabar. Sony Music.