“Un plan social, c’est balèze, personne n’est formé à ça au départ !”

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iconeExtrait de l’hebdo n°3844

Depuis des mois, les militants de la section CFDT de Sodiaal/Candia à Campbon (Loire-Atlantique) sont aux côtés des salariés dans la douloureuse fermeture du site annoncée en février 2022 et programmée pour le printemps 2023. Un accompagnement au long cours, éprouvant physiquement et psychologiquement, mais conduit avec tact et sens des responsabilités.

Par Emmanuelle Pirat— Publié le 11/10/2022 à 12h00 et mis à jour le 25/10/2022 à 04h27

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© Syndheb

Il y a eu le choc, la sidération, au moment de l’annonce de la fermeture programmée du site, en février dernier. Puis la colère. Et l’action, pour mener les négociations face à une direction dure et butée. Avec des coups de force comme cette « montée à Paris » et la mobilisation devant le siège parisien le 26 avril (lire SH 3822) ou ces neuf jours de blocage complet du site, fin mai. L’équipe CFDT du site de Sodiaal/Candia à Campbon (qui produit des packs et des bouteilles de lait et emploie 161 salariés) traverse depuis des mois tous les états que l’on puisse imaginer face à un tel événement – la fin d’une usine qui, pourtant, tournait bien.

« On avait un outil industriel costaud. On pouvait recevoir et traiter quotidiennement plus d’un million de litres de lait », indique Julien Forest, 31 ans, cariste logistique sur le site de Campbon depuis onze ans et élu CFDT au comité économique et social (CSE). Mais la direction du groupe a décidé de fermer l’usine, à la fin avril 2023 – et ce, sans doute depuis longtemps, en ne faisant pas les choix d’investissements qui auraient développé l’activité.

“Être accompagnés, c’est essentiel”

Alors, depuis février dernier, tous les membres de l’équipe CFDT du site (la seule organisation syndicale présente) sont sur le pont et tiennent bon la barre. « Il faut reconnaître que nous avons été très bien accompagnés par le réseau CFDT mais aussi par nos avocats et notre cabinet d’experts, qui nous ont particulièrement aidés sur les aspects juridiques », indique Olivia Depirou, l’énergique déléguée syndicale du site. « Un plan social, c’est balèze, on n’est pas formé pour cela au départ ! Alors être accompagné, c’est essentiel. »

Bien soutenus, les militants ont réussi, mois après mois, à tenir les deux bouts de la corde : les négociations, au siège parisien du groupe, pour améliorer un PSE jugé au départ « indécent » ; et l’accompagnement des salariés, sur le site, « pour éviter que ça parte en vrille », indique Arnaud Hervé, 42 ans, secrétaire adjoint du CSE. Cela aurait pu se transformer en grand écart périlleux, mais l’équipe a su gérer. « Nous sommes restés très soudés et chacun a pu trouver sa place », souligne Olivia, qui a fait partie du groupe des cinq négociateurs parisiens du PSE, tandis que les autres membres de la section relayaient les infos auprès des salariés. « Si l’équipe de négo avait une énorme pression sur le dos et une considérable responsabilité, nous aussi, sur le site, nous avions la pression des salariés qui tous les jours nous demandaient : “T’as des infos, t’as des infos ? ” Il fallait trouver les arguments quand les négos n’avançaient pas », se souvient Patrice Boissonnet, 53 ans, délégué syndical suppléant.

En mai, alors que, justement, les négociations patinent, l’équipe décide d’un coup de force. « On a bloqué l’usine pendant neuf jours. Rien ne sortait. Le lait et la crème restaient dans les citernes », se souvient Arnaud. Vigilante aux possibles dérapages, la CFDT veille au grain. « On ne voulait pas que les gens soient sur un coin de palette à ruminer ou à se monter la tête. On a tout fait pour rendre le moment le plus convivial possible », souligne Olivia. Les élus se transforment en cuistots. Rougail saucisses et moules-frites au menu. « On allait faire les courses, on cuisinait avec les salariés… tout le monde avait quelque chose à faire. Même ceux qui étaient en repos revenaient », se souvient Julien. Les commerçants et les habitants de Campbon viennent également apporter leur soutien. « Cette période a renforcé les liens entre tous. »

Ni casse, ni dégradations, ni insultes

Surtout, « il n’y a eu ni casse, ni dégradation, ni insultes ». Une sorte de prouesse tant la période – accompagnée d’inévitables tensions, de fatigue qui s’installe, d’inquiétude des salariés concernant leur avenir – était inflammable. « On en voyait certains qui n’allaient pas bien, on leur parlait, souligne Aline Lubas, membre du CSE et de la commission santé, sécurité et conditions de travail (CSSCT). On connaît bien nos équipes. On sait qui peut monter en pression ou partir en dépression. » Et puis les militants CFDT ont toujours veillé à « bien expliquer tout ce que l’on négociait, pour qu’il n’y ait pas de malentendu et pas de risque de débordement. Les salariés avaient besoin de comprendre », souligne Patrice.

Après cet épisode, la direction lâche du lest sur les mesures du PSE. Les améliorations sont notables, tant sur le volet financier que sur les dispositifs d’accompagnement. Là encore, la CFDT choisit de bien communiquer vis-à-vis des salariés : accompagnée des experts, l’équipe présente les propositions de la direction, les explique aux salariés et les met au vote. Sur les 113 salariés présents, 107 optent pour la validation du PSE. Ce dernier est signé le 3 juin, mais cela ne signifie pas la fin de la partie pour les militants. Certains accusent le coup, d’ailleurs. « Après la lutte pour le PSE, il y a eu un effet boomerang. Nous nous étions beaucoup occupés des autres sans du tout penser à nous », note Arnaud. La fatigue physique comme psychologique des militants ne les empêche pas de continuer à être très vigilants, y compris tout l’été, et de continuer à répondre aux questions des salariés concernant leurs droits, les possibilités de formation, de validation des acquis, la recherche d’emploi, etc.

“On entre dans le dur”

À la rentrée de septembre, c’est une nouvelle étape qui a commencé, plus morose, avec le départ progressif des collègues, le démontage des premières machines, qui vont équiper d’autres usines – celle d’Awoingt (Nord), par exemple. L’activité de production à Campbon, qui continue néanmoins, a été réduite de moitié. « On entre dans le dur », lâche Olivia. La tristesse et le désarroi marquent les visages et s’expriment à travers les paroles de celles et ceux que l’on croise encore sur le site. Le jour de la visite de Syndicalisme Hebdo, début septembre, ils étaient trois ou quatre à faire leurs adieux aux collègues, portant à plus d’une quarantaine le nombre de personnes ayant quitté l’entreprise. Les larmes ne sont pas loin…

Pourtant, la plupart de ceux qui partent ou sont partis ont retrouvé un emploi, car la région est dynamique dans le secteur de l’agroalimentaire. « Les entreprises de la région sont intéressées par nos profils car nous sommes déjà formés aux règles d’hygiène et de sécurité, habitués aux trois-huit… et le niveau de compétences est là ! », souligne Patrice. Les dispositifs d’accompagnement négociés par la CFDT dans le cadre du PSE ont également permis cette plus grande facilité de reclassement. Et notamment un dispositif « parachute », qui a permis à certains salariés d’aller tester un poste dans une autre entreprise avec la possibilité de revenir si l’expérience ne se révélait pas concluante. « Cela a permis de prendre le risque, d’oser. Et pour la grande majorité, ça a marché », se réjouit Olivia.

Comme Gwenaëlle, opératrice depuis seize ans, beaucoup reconnaissent l’énorme investissement des militants CFDT dans cette longue et éprouvante épreuve. « Ils nous ont soutenus pour le plan social et, maintenant, ils nous accompagnent vers la suite. » Mais il reste encore plusieurs mois à tenir, d’ici à la fermeture complète du site, en avril 2023. Les espoirs de trouver un repreneur (malgré plusieurs « marques d’intérêt » de la part d’entreprises de la logistique) se sont quelque peu estompés. Pour l’équipe CFDT, la traversée de l’automne puis de l’hiver constitue un nouveau défi…