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Uber, la course aux étoiles

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Des clics et des claques

Pour ne pas se retrouver déconnectés, chauffeurs Uber et livreurs Uber Eats sont parfois prêts à tout accepter… Parce que leur dépendance à l’algorithme conditionne leur vie.

Par Anne-Sophie Balle— Publié le 23/12/2022 à 10h00

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©Guy Leroy -Collectif DR

Fin novembre, à Paris. Après un automne plutôt doux, les températures chutent. Yaya, assis avec quelques compagnons d’infortune, glisse ses mains enflées par le froid au fond de ses poches, attendant de voir s’il pourra, ou non, travailler aujourd’hui.

Le 30 août, la plateforme de livraison de repas Uber Eats a désactivé 2 500 comptes, dont le sien. Sans avertissement, sans explication, sans possibilité de contester la décision. Juste un message, lapidaire, qui mentionne la «violation de la charte de la communauté Uber». Pour Yaya, livreur depuis trois ans, c’est la douche froide. «Pendant le Covid, on a servi les hôpitaux, livré les particuliers. On a été contaminés plusieurs fois. Aujourd’hui que tout est revenu à la normale et que la restauration est sauvée, on nous jette!» Depuis, Yaya loue le compte d’un ami les jours où celui-ci ne travaille pas. «Pas le choix», explique-t-il… Il faut bien nourrir la famille.

Déconnexion arbitraire

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© Camille Millerand - CollectifDR

Comme certains de ses collègues, Yaya avait déjà été déconnecté sur de courtes périodes. Pour des raisons qu’ils ignorent tous. Tout juste savent-ils qu’en dessous de 90 % de taux de satisfaction, la déconnexion est immédiate. «Le procédé automatisé de prise de décision, dont on ne connaît ni la logique ni les critères, rend la déconnexion arbitraire», résume Joseph Atangana, livreur à Rennes et fondateur du collectif des Coursiers autonomes de Bretagne (CAB), qui collabore étroitement depuis un an avec Union-Indépendants.

Dans la permanence qu’il tient à Rennes chaque lundi matin (dans les locaux de la CFDT), il accueille une dizaine de livreurs et décortique avec eux leurs problèmes de déconnexion. «Ça peut être le signalement d’un client, un repas endommagé parce que le couvercle de la boisson aura été mal fermé par le restaurateur ou une altercation, explique l’indépendant syndicaliste. Car comme aux jeux du cirque des Romains, un pouce en l’air ou un pouce en bas peut décider de votre vie. Être déconnecté pour un livreur indépendant, ce n’est pas seulement perdre son travail. Derrière, il n’y a rien!»

Uber aurait-il droit de vie ou de mort sur ses livreurs ? «Nous sommes leur maillon indispensable, et pourtant on est en bout de course, à nous battre pour nos étoiles», explique Sédine, qui a fait ses premiers pas chez Uber Eats en 2018. La peur de la déconnexion permanente pousse les livreurs à accepter n’importe quoi, à n’importe quel prix. «Au lancement d’Uber Eats, en 2017, la plateforme payait à l’heure (20euros), car il fallait trouver des livreurs. Aujourd’hui, on est payés à la course.» Or le prix des courses a été divisé par trois, ce qui les rend peu rentables et oblige à les enchaîner. Le système de double commande mis en place par la plateforme (qui consiste pour le livreur à récupérer deux commandes au même restaurant et de livrer en une tournée) se traduit par une baisse drastique des tarifs de livraison : la première est payée 2,50 euros, la seconde 1 euro. «Refuser une course, c’est prendre le risque d’être déconnecté immédiatement», explique Sédine.

«Quand on est livreur chez Uber, il faut savoir encaisser les coups», résume l’un d’eux. Il y a les problèmes relationnels avec les restaurateurs, «qui pour beaucoup ne nous respectent pas». Quand ce n’est pas avec les clients. Ce client qui a reçu son repas tiède (parce qu’en deuxième commande) et qui ne mettra pas 5 mais 4 étoiles, sans mesurer les conséquences de son geste. Ou celui dont les propos racistes – «Sale Noir, retourne manger des bananes en Afrique!» ne souffrent aucune forme de tolérance, mais qui obligeront plus d’une fois Yaya à baisser la tête et à encaisser. Pour ne pas être déconnecté…