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Territoires zéro chômeur : L’emploi comme leitmotiv

iconeExtrait du magazine n°478

En périphérie de Caen, l’entreprise à but d’emploi Atipic a permis à 85 chômeurs de longue durée de retrouver un travail depuis 2017. Une aventure humaine qui rappelle que personne n’est inemployable. Reportage.

Par Anne-Sophie Balle— Publié le 26/11/2021 à 10h16

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© Cyril Badet

Sur les parcelles agricoles de Colombelles, dans le Calvados, Atipic sème les graines de l’emploi.
Ici, l’automne normand se fait déjà sentir mais la fraîcheur est loin de décourager Thierry. Au milieu des serres, il inspecte une dernière fois ses plants de tomate.

« Je me sens bien ici », glisse-t-il, un brin timide. Cet ancien cariste chez Point P, licencié économique après dix-huit ans de maison, a connu le chômage de très longue durée. Trois ans au total. « Je n’y croyais plus, et puis j’ai entendu parler du projet sur Colombelles. Je n’ai pas hésité longtemps. »

Depuis, il participe au développement de l’activité de maraîchage bio et de permaculture de la commune. Une petite victoire qu’il partage avec ses collègues, tous anciens chômeurs de longue durée.

Après un licenciement économique et de longs mois de chômage, Thierry découvre le projet de Colombelles.
Après un licenciement économique et de longs mois de chômage, Thierry découvre le projet de Colombelles. © Cyril Badet

Créée en avril 2017, Atipic constitue la pièce maîtresse du dispositif mis en place à Colombelles, l’un des dix territoires retenus par l’expérimentation nationale Territoires zéro chômeur de longue durée (TZCLD)1.

Quatre ans plus tard, l’entreprise à but d’emploi (EBE) emploie 85 personnes en CDI, payées au Smic, dont une majorité à temps plein. Tout un symbole pour cette ancienne cité ouvrière où la fermeture de la Société maritime de Normandie, fleuron industriel de la région, a fait grimper le taux de chômage à plus de 20 %. Il aura fallu, en amont, rassurer et convaincre les protagonistes de la commune que l’objet social de l’EBE n’est pas de concurrencer l’activité locale traditionnelle mais de répondre à des besoins locaux qui n’existent pas sur le territoire. Puis identifier les publics éligibles et désireux d’être accompagnés dans le développement d’un projet personnel.

« Toutes les activités proposées ici ont été imaginées et défendues par des personnes durablement privées d’emploi », insiste Rodolphe Chognard, directeur d’Atipic.

Le projet, c’est ce qui a plu à Fabienne, salariée du pôle recyclage. Dans l’atelier exigu, sous les toits, cette « modéliste-couturière », comme elle aime à se présenter, semble avoir enfin trouvé sa voie… Après une carrière d’entraîneuse sportive et « un corps qui lâche à 50 ans », elle pensait ne plus retrouver d’emploi.

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© Cyril Badet

Tout en confectionnant les calendriers de l’avent, elle évoque cette humanité particulière chez Atipic, et ce grand moment de solidarité qui a prévalu pendant le premier confinement.

« Beaucoup de salariés des autres pôles sont venus nous aider spontanément pour confectionner les masques commandés par la Ville. Nous avons été les seuls à livrer en temps et en heure », glisse-t-elle, comme pour rappeler qu’ici comme ailleurs, nulle n’est inemployable et que le travail ne manque pas.

“Ici, on peut prendre le temps de s’autoformer, de se construire (et parfois se reconstruire tout court), loin de la course à la rentabilité.”

Roman, 40 ans, arrivé en juin 2021

Huit pôles d’activité

Au total, l’EBE compte huit pôles d’activité, dont deux ont ouvert en octobre dernier : l’alimentation (avec, à terme, l’idée d’ouvrir un restaurant solidaire) et le réemploi, où officie Romain depuis quelques jours. À 40 ans, il est le petit dernier d’Atipic, arrivé en juin 2021. «Comme beaucoup, je me suis imaginé en cadre sup’ qui voulait sa belle maison et sa belle voiture. Puis vient le burn-out, et on vous jettedu jour au lendemain.»

À son arrivée, il a passé quelques mois au pôle services aux citoyens. Il en retient la dimension solidaire de ce travail et le lien humain tissé avec les personnes qu’il transportait quotidiennement. Mais Romain est un touche-à-tout. Et sa passion pour l’informatique l’a rattrapé.

« Ici, on peut prendre le temps de s’autoformer, de se construire (et parfois se reconstruire tout court), loin de la course à la rentabilité. On nous dira que notre emploi est subventionné. Mais toute entreprise ne fonctionne-t-elle pas avec des subventions cachées ? »

Le soleil se couche sur les serres du potager d’Annie, le site de maraîchage. Un dernier arrosage des brins de persil, et la joyeuse bande pourra partir en week-end. Partir avec le sentiment du travail accompli pendant cinq jours sur une semaine… Tout un symbole pour ces salariés si atypiques.