Smic : la course à l’échalote

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iconeExtrait de l’hebdo n°3820

Après les revalorisations du 1er octobre 2021 et du 1er janvier 2022, le salaire minimum va de nouveau progresser, cette fois de 2,65 % au 1er mai, sous le coup de l’inflation. Avec quelles répercussions sur les branches et les négociations salariales ?

Par Anne-Sophie Balle— Publié le 19/04/2022 à 12h00

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© Michel Gaillard/RÉA

Comme une conséquence inéluctable de la forte inflation enregistrée ces derniers mois, le Smic va une nouvelle fois augmenter mécaniquement le 1er mai. Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine et la hausse significative des prix de l’alimentation et de l’énergie, la mesure était attendue. L’Insee, en publiant le 15 avril son estimation définitive de la hausse des prix à la consommation en mars, en a révélé le montant exact.

Actuellement fixé à 1 269 euros nets par mois pour 35 heures de travail hebdomadaires, le Smic concerne, selon la Dares, 2,04 millions de Français (soit 12 % de l’ensemble des salariés du privé). Cette revalorisation automatique le fait passer à 1 303 euros mensuels, ce qui représente une hausse de 34 euros par mois. Redéfinies en 2013, les règles de revalorisation du Smic, hors « coup de pouce », s’appliquent généralement par décret au 1er janvier sous le coup de l’inflation1. En cours d’année, une autre revalorisation automatique peut être déclenchée dès lors que l’indice des prix à la consommation augmente d’au moins 2 % par rapport à sa valeur lors de la précédente revalorisation. C’est ce qui s’est passé en octobre 2021, et ce qui vient de se reproduire.

Non-conformité, au 1er mai, de… 144 branches !

Cette quatrième hausse enregistrée en moins de dix-huit mois n’a rien d’anodin pour les salariés comme pour les branches. Déjà, au 1er janvier dernier, les deux revalorisations successives avaient fait basculer 130 branches dans une situation de non-conformité – en l’occurrence avec au moins un échelon inférieur au Smic. Sous l’effet des négociations salariales (et des minima conventionnels) et de la pugnacité des organisations syndicales, ce décrochage s’était depuis réduit : il y avait 68 branches en non-conformité au 8 avril et 54 accords de branches conclus. Mais dans la majorité de ces accords, le premier niveau de grille négocié ne passe pas le cap des 20 euros au-dessus du Smic…

Dans de nombreuses branches, comme la sécurité, la coiffure ou la volaille, les accords signés ces derniers mois en vue de remettre les grilles en conformité sont déjà caducs ou le seront bientôt. « Au 1er mai, ce sont donc 144 des 171 branches professionnelles de plus de 5 000 salariés dont certains échelons vont basculer, et certaines pour la première fois de leur histoire, alerte Luc Mathieu, secrétaire national chargé des politiques de rémunération. La banque [les principaux établissements ont engrangé environ 32 milliards d’euros de bénéfices cumulés en 2021] va ainsi se retrouver avec des minima en dessous du Smic, poursuit-il. On n’a jamais vu ça auparavant ! » Et puisque le reste des salaires n’augmente pas automatiquement, davantage de gens risquent de se retrouver au niveau du Smic. « C’est là tout le problème de l’écrasement des grilles. »

Une sorte de retour à la case départ

Renégocier à la hâte. Encore. Car le contexte d’inflation impose de nouvelles négociations afin de maintenir le pouvoir d’achat. Pour certaines branches qui sortent tout juste de plusieurs mois de discussions (voire de véritables bras de fer), la réponse est claire : ça attendra les NAO de 2023. Côté CFDT, c’est un sentiment teinté d’usure autant que de combativité qui l’emporte. « On est de retour à la case départ », lâche un négociateur de branche de l’agroalimentaire quelque peu amer, qui souhaiterait que « ces négociations nous offrent enfin l’occasion d’avoir une vision plus large, et des perspectives ». Luc Mathieu en est bien conscient : « On restera dans une course à l’échalote tant que l’on n’assumera pas de regarder globalement les rémunérations qui donnent un sens aux politiques salariales. »

Pour y parvenir, plusieurs leviers d’action ont été utilisés au cours des derniers mois. Vis-à-vis de l’État, tout d’abord, avec la volonté appuyée de la CFDT d’imposer une conditionnalité des aides. Les branches affichant des minima en dessous du Smic seraient alors obligées d’ouvrir des négociations dans un délai de trois mois pour continuer à bénéficier des exonérations de charges sociales sur les salaires inférieurs à 1,6 Smic. Les entreprises vertueuses pourraient à l’inverse ne pas être pénalisées à cause de la non-conformité de la branche à laquelle elles sont rattachées. « Le gouvernement s’est jusque-là contenté d’une incitation forte mais, face à ce nouveau basculement, trouver une solution plus directive devient urgent », estime la CFDT.

Un débat public trop focalisé sur le Smic

En parallèle, la CFDT regrette que le débat public sur les augmentations salariales se réduise encore trop souvent au taux horaire du Smic. « Ce débat permanent contribue à maintenir 12 % des travailleurs sous cet horizon indépassable qu’est le Smic et occulte par là même la stagnation de la rémunération des agents du public. »

Aussi continue-t-elle de porter la transformation du groupe d’experts sur le Smic en une commission salaires décents, qui permettrait selon Luc Mathieu d’avoir « une vision plus large du problème des basses rémunérations que le seul montant du Smic, intégrant les questions de parcours salarial ou encore d’organisation du travail ». Cette nouvelle entité pourrait ainsi établir un diagnostic en lien avec les partenaires sociaux et suivre les négociations de branche.

Côté syndical, enfin, il s’agit de retrouver une forme de technicité en « reformant les collectifs syndicaux sur ce qu’est la négociation salariale. Une négociation multiforme, qui joue sur plusieurs volets, comme les plans de déplacement d’entreprises [ils peuvent conduire à des gains de pouvoir d’achat substantiels pour les salariés] et qui ne se limite plus à la discussion de chiffres autour de l’inflation ».

Femmes, temps partiels et salariés des TPE davantage concernés par la revalorisation du Smic en 2021
Selon une étude de la Dares datant de décembre 2021, l’application des règles annuelles de revalorisation du Smic en 2021 a essentiellement bénéficié aux salariés des très petites entreprises. En effet, ces derniers ne représentent que 19 % des salariés du privé (non agricole) mais 38 % des bénéficiaires de cette hausse. Cette hausse du salaire minimum concerne trois fois plus les salariés à temps partiel que ceux à temps plein (27,1 % contre 8,4 %). Enfin, parmi les 2,04 millions de salariés concernés par la revalorisation de 2021, 1,21 million était des femmes (soit 59,3 % du total). Si cette surreprésentation existe quelle que soit la taille de l’entreprise, trois regroupements enregistrent un écart d’au moins 20 points entre la proportion de femmes salariées et de femmes tributaires de la hausse du Smic : les « bureaux d’études et prestations de services aux entreprises » (39 % contre 65 %), les « branches non agricoles diverses » (63 % contre 86 %), la « chimie et pharmacie » (57 % contre 79 %). Elles sont en revanche sous-représentées dans les branches du nettoyage, de la manutention et des transports.