Se doper pour travailler

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Les liaisons dangereuses

Il n’y a pas de déterminisme. Mais certains contextes ou environnements professionnels peuvent favoriser les addictions. Pour tenir, physiquement comme psychiquement, des travailleurs ont recours à des substances psychoactives.

Par Emmanuelle Pirat— Publié le 03/06/2022 à 10h16

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© Federico Pestellini / Panoramic

C’est un phénomène peu connu, très peu documenté, car tabou, et pourtant bien réel : la consommation de substances psychoactives au travail. Alcool, cannabis, cocaïne, médicaments (psychotropes, antalgiques, morphine…), produits dopants (amphétamines…) ou combinaisons de ces produits sont consommés pendant et/ou hors temps de travail, sans qu’on puisse mesurer précisément l’ampleur du phénomène. Mais de manière suffisamment significative pour que l’INRS (Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles) se penche sur le problème.

Selon une étude, publiée le 17 février dernier, menée auprès des professionnels de santé 1, la principale difficulté relève de la consommation d’alcool (citée par 91 % des répondants), devant le tabac (66 %), le cannabis (64 %) et les médicaments psychotropes (43 %). Par rapport à une enquête de 2009, « les consommations sont plus fréquentes. L’alcool semble se stabiliser, mais la consommation de cannabis est en hausse, dans une proportion qui reflète le niveau de la population générale », indique le docteur Philippe Hache, médecin addictologue à l’INRS et coordonnateur de l’enquête.

Tous les secteurs sont concernés

Lorsqu’on évoque les addictions au travail, l’image du trader façon Loup de Wall Street (film de Martin Scorsese, 2013) sniffant de la cocaïne pour tenir le rythme effréné en salle des marchés, surgit immanquablement. Tout comme celle des « pubards » des années 1980-90, si bien décrits dans le roman 99 Francs de Frédéric Beigbeder, qui contribuait à attribuer ces comportements addictifs et dangereux à certaines sphères professionnelles.

Certes, il existe des milieux plus exposés, du fait de l’accès facile aux produits ou d’une culture de la consommation inhérente à ces environnements qui peuvent encourager les addictions (la restauration, le monde de la nuit, des arts et du spectacle, la finance, la santé, etc.). Sur les chantiers, dans le BTP, les témoignages sont nombreux à faire état de consommation d’alcool (plutôt pour les salariés les plus âgés), tandis que la consommation de cannabis est devenue très problématique chez les plus jeunes. Le secteur des transports est régulièrement pointé, alors même que les règles de sécurité y sont a priori drastiques.

À cet égard, le passionnant ouvrage Se doper pour travailler, de Renaud Crespin1, fait état d’une étude sur la consommation de cannabis des ouvriers de l’assistance aéroportuaire absolument édifiante.

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© Murielle Guillard

Alexis Peschard, addictologue et président du cabinet de prévention de l’addiction en entreprise, GAE Conseil, (lire son interview) note aussi : « On a eu des cas de chauffeurs routiers qui, pour tenir les horaires et les très longues distances, consommaient de la cocaïne. » Les secteurs de la logistique et de la banque ne sont pas épargnés, comme le révèlent les fiches pratiques du site Addict’Aide pro . « Le secteur des banques et assurances, surtout la banque de détail, est confronté à des mutations qui impactent les conditions de travail, augmentant les risques de conduites addictives », est-il indiqué.

Certaines situations poussent à consommer

Pour autant, « il n’existe aucun déterminisme », tient à préciser le professeur Amine Benyamina, responsable du service d’addictologie à l’hôpital Paul-Brousse (AP-HP), à Villejuif (94). « Une addiction, c’est une rencontre entre un individu, un environnement et un produit ; certains rendent dépendant beaucoup plus rapidement. Face à un stress, telle personne pourra être amenée à consommer, et une autre non », ajoute le docteur Hache. Mais, à l’évidence, certaines situations peuvent pousser à consommer. L’intensification, la précarisation ou encore l’individualisation du marché du travail, à l’œuvre depuis des années, ne sont pas étrangères aux hausses de consommation. « Dans le monde du travail contemporain, l’effort personnel s’impose bien souvent comme la variable d’ajustement d’une organisation saturée de contraintes. Il faut, par exemple, “tenir bon” et les produits viennent aider l’individu physiquement ou moralement », rappelle ainsi Renaud Crespin dans son livre.

Lever les tabous

Progressivement, et notamment à la faveur de la crise sanitaire qui a permis de mettre en lumière la santé mentale des travailleurs, le tabou autour de ces addictions se lève. Ce que confirme l’étude de l’INRS : 75 % des médecins du travail interrogent désormais les salariés sur leurs consommations (contre 46 % en 2009) et 71 % estiment qu’il est important de prévenir les pratiques addictives en milieu professionnel, sans que cela soit perçu comme une intrusion dans la vie des salariés ou des agents concernés. Un bon prérequis dans la prise en charge de ce risque.