Robert Guédiguian, conteur social

iconeExtrait du magazine n°486

Réalisateur et scénariste français d’origine arménienne, Robert Guédiguian trace, depuis ses premiers films, un chemin original dans le paysage du 7e art français : celui d’un cinéma social et engagé, qui prend souvent pour cadre le quartier de l’Estaque, à Marseille. Après un détour par l’Afrique avec Twist à Bamako, le réalisateur retrouve sa ville fétiche avec son prochain film, dont la sortie est prévue à la fin de cette année.

Par Pauline Bandelier— Publié le 30/09/2022 à 08h57 et mis à jour le 30/09/2022 à 09h01

Robert Guédiguian
Robert Guédiguian© Matteo Severi

Twist à Bamako raconte les années qui ont suivi l’indépendance du Mali. Comment s’est passée cette expérience de tournage en Afrique ?

C’était exceptionnel. Nous étions une dizaine de Français sur une soixantaine de techniciens, donc une équipe majoritairement sénégalaise – le tournage ayant eu lieu au Sénégal plutôt qu’au Mali pour des raisons de sécurité. Tout au long du tournage, il y avait une spontanéité et une joie de faire les choses qu’on a un peu perdues ici. Cela nous a rappelé, à nous les Français, que travailler sur un film est une chance, et quelque chose de magique et de passionnant. Les équipes locales étaient également touchées que j’aie reconstitué avec autant de justesse cette période. Je me suis appuyé sur des photos, des témoignages et sur des chefs décorateurs sénégalais qui ont vécu cette époque ou l’ont connue à travers les récits de leurs parents. L’aventure continue puisque, à la fin juin, je suis parti montrer le film, doublé en bambara et en wolof, à travers l’Afrique de l’Ouest. Il a été diffusé dans vingt-cinq cinémas, dans des salles itinérantes et sur Canal+ Afrique, afin de toucher le plus large public possible. C’est une démarche politique – une démarche de producteurs car il n’y a pas de recettes là-bas – pour rappeler que l’Afrique a aussi représenté cette expérience de partage, d’utopie et de libération des femmes.

Pouvez-vous nous dire quelques mots de votre prochain film, Et la fête continue ?

C’est une parabole joyeuse qui s’apparente à ce que j’avais appelé, il y a vingt ans, « Les Contes de l’Estaque », avec L’argent fait le bonheur, suivi de Marius et Jeannette et À l’attaque !. C’est une parabole antagoniste à Gloria Mundi [2019] où tous les parcours individuels finissent mal. Là, c’est le contraire : les personnages sont engagés dans des luttes diverses et variées et dans des histoires personnelles où les choses se terminent bien.

J’y évoque beaucoup l’actualité : SOS Méditerranée [association civile et européenne de recherche et sauvetage en haute mer], l’hôpital public ou encore le conflit au Haut-Karabakh. À la fin du film, on parle d’une réussite collective, celle des comités de citoyens qui se sont constitués à la suite de l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne. Face au scandale de ce qui s’est passé, la proposition est celle de la solidarité collective. C’est le début de la reconquête.

Avec la crise Covid, la fréquentation des salles de cinéma a chuté ; cela vous inquiète-t-il ?

Oui, beaucoup. Si cette baisse touche tout le monde, elle impacte surtout les plus fragiles, les plus jeunes dans le métier… les films commerciaux continuant à ne pas trop mal fonctionner. Cela fait craindre
un non-renouvellement du cinéma d’auteur. Personnellement, j’ai pu réaliser cinq films qui ont été des échecs commerciaux avant d’en faire un qui a fonctionné ; aujourd’hui, ce serait plus difficile. Mais je me dis qu’il y aura toujours des solutions, il faut les inventer.

“Je sais aussi que tout le monde préfère vivre et travailler à l’endroit où il est né et qu’il est essentiel, pour que cela soit possible, de mieux partager les richesses.”

Vous faites partie du collectif de producteurs Agat Films & Cie. Quels en sont les principes fondateurs ?

Agat Films existe depuis trente-cinq ans et a produit plus de 500 films, avec une quarantaine de salariés permanents (et une centaine si l’on compte les intermittents). L’objectif de départ était de démontrer qu’une entreprise fondée sur des principes de justice sociale pouvait être viable, mais aussi permettre aux individus de s’épanouir. Les écarts de salaire vont de un à quatre, et tous les producteurs touchent le même salaire – alors qu’après le succès de Marius et Jeannette, j’aurais pu exiger beaucoup plus, voire partir. Mais je suis resté, et j’y tiens, comme les quatre autres personnes qui étaient présentes au lancement du projet. Nous sommes à la fois heureux de nos parcours personnels et désireux qu’Agat représente un modèle de réussite. Je crois beaucoup à la possibilité de transformer les choses à l’intérieur des entreprises, une question à laquelle je suis sûr que la CFDT a réfléchi ! Faire advenir une telle réalité dépend bien sûr des dirigeants mais je crois qu’aujourd’hui beaucoup de jeunes aspirent à cela.

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©Stephan Vanfleteren

Jeune, vous avez milité en politique, avant de vous lancer comme cinéaste. Avez-vous déjà été tenté par une carrière politique ?

On me l’a déjà proposé, mais non ! Quand j’avais 18 ans, je ne pensais pas à faire du cinéma, j’étais plutôt tenté par la politique, l’histoire, l’enseignement… Et puis le cinéma est arrivé dans ma vie et c’est à cette place-là que je me sens le plus utile, car ce que je raconte au cinéma, personne d’autre ne le fait.

Je réalise des films pour parler de la réalité qui m’entoure et, évidemment, pour essayer de participer à sa transformation. C’est pour cela que j’alterne des films comme Gloria Mundi, de l’ordre du constat tragique, avec des contes paraboliques, comme Marius et Jeannette, qui n’ont pas vocation à raconter la réalité mais à tendre vers un idéal. Cela crée parfois des quiproquos car, après ce film en particulier, des gens sont venus me voir lors de débats publics, ils étaient allés à Marseille et s’attendaient à voir la ville remplie de cours comme celle du film, c’est-à-dire des lieux collectifs, de débats et de convivialité. Mais, comme je l’ai rappelé à ces gens, je n’ai pas fait le film pour parler d’une cour qui existe mais pour que la cour existe !

Quel regard portez-vous sur la montée de l’extrême droite ?

Je suis frappé par l’aspect récurrent du racisme – car il n’y a pas d’autre nom pour les idées du Rassemblement national. Cela me désole qu’on en soit encore là en France aujourd’hui, comme je trouve incompréhensible et désespérant que des dirigeants turcs appellent encore à l’extermination des Arméniens. L’immigration n’est absolument pas un problème, je ne vois pas pourquoi ceux qui sont nés sur une mauvaise terre ne peuvent pas aller sur celle d’à côté. Je sais aussi que tout le monde préfère vivre et travailler à l’endroit où il est né et qu’il est essentiel, pour que cela soit possible, de mieux partager les richesses. Pour le tournage de Twist à Bamako, j’ai passé huit mois dans un village du nord du Sénégal : les gens souhaitent rester sur leur terre mais pour cela il faut qu’ils aient une autonomie alimentaire et qu’ils puissent aller à l’école. Plutôt que de donner de l’argent à Frontex [l’agence européenne de gardes-frontières et de gardes-côtes], pourquoi ne pas le donner à 500 villages africains ? En contrôlant, bien sûr,
la manière dont il est dépensé.

Dans plusieurs de vos films, vous donnez à voir des militants syndicaux, certains exemplaires, comme dans Les Neiges du Kilimandjaro, d’autres moins, comme dans Gloria Mundi. Avez-vous changé de regard sur le syndicalisme ?

Non, pas du tout. Les syndicats sont et demeurent pour moi des organes de démocratie indispensables, dans l’entreprise et dans la société tout court. Cela n’empêche pas des désaccords entre les syndicalistes et leur base, qui est la société dans tous ses mouvements, dans toutes ses composantes, parfois égoïstes, racistes, parfois plus individuelles que collectives. Mais au-delà de ça, les syndicats portent des valeurs collectives et solidaires qui sont les miennes.