Voyage au bout de l’absurde

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iconeExtrait de l’hebdo n°3784

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Le chômage n’est pas un choix

Depuis deux ans, la réforme de l’assurance chômage tend les relations sociales. Malgré les revers qu’il a subis, le gouvernement ne semble pas prêt à renoncer à son projet.

Par Anne-Sophie Balle— Publié le 29/06/2021 à 12h00

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© Unédic

1. En novembre 2020 puis de nouveau le 25 juin dernier.

Folle semaine que celle que viennent de vivre les protagonistes de l’assurance chômage. La suspension par le Conseil d’État des règles de calcul des indemnités chômage – alors que leur entrée en vigueur était prévue le 1er juillet – sonne comme un énième désaveu d’une réforme mal calibrée. Rarement une réforme de l’assurance chômage, consistant principalement à durcir les conditions d’indemnisation des demandeurs d’emploi, n’aura été autant décriée et remaniée : mis en sommeil une première fois par la crise sanitaire, le projet du gouvernement a été retoqué à deux reprises par la haute juridiction administrative1, tant en matière de calcul de l’indemnité que de calendrier, la juge des référés estimant « la situation économique trop incertaine pour une application immédiate des nouvelles règles de calcul de l’allocation ».

Mais la bataille juridique et sociétale ne date pas d’hier. Depuis deux ans, organisations syndicales et associations font front commun, pointant les failles juridiques et alertant l’opinion sur les conséquences réelles de la réforme pour les demandeurs d’emploi. « Si le gouvernement ne renonce pas à mettre en œuvre sa réforme de l’assurance chômage, l’une des dernières réformes du quinquennat s’attaquera donc aux travailleurs précaires, en réduisant leurs droits et en fragilisant leur situation sociale », écrivaient encore en mai dernier ces mêmes leaders syndicaux et associatifs dans une tribune commune.

Un objectif d’universalité rapidement édulcoré

1. La mesure, réservée aux salariés en reconversion professionnelle, bénéficie à seulement 6 300 personnes par an, soit 2 % des démissionnaires (chiffres de l’Unédic).

L’objectif d’universalité affiché par l’exécutif au départ avec l’ouverture de l’assurance chômage aux indépendants et aux démissionnaires a rapidement été édulcoré1, laissant place à un autre objectif, financier celui-là, consistant à mettre à contribution l’ensemble des demandeurs d’emploi. « Sous couvert d’un discours d’émancipation, l’État a considéré que chaque individu était en somme responsable de son avenir et qu’il pouvait trouver du boulot s’il le souhaitait », analyse Marylise Léon.

“Cette réforme s’est construite sur l’idée que la modification des règles favorise l’incitation à l’emploi. Ce qui revient à dire que les individus font le choix d’être au chômage et d’y rester. De cette vision [le gouvernement n’a] jamais dévié…”

Marylise Léon, secrétaire générale adjointe de la CFDT

« Cette réforme s’est construite sur l’idée que la modification des règles favorise l’incitation à l’emploi. Ce qui revient à dire que les individus font le choix d’être au chômage et d’y rester. De cette vision de principe, ils n’ont jamais dévié », assure la secrétaire générale adjointe de la CFDT, jusqu’à se demander si « les demandeurs d’emploi ont jamais été pour eux un sujet de préoccupation ».

Selon l’Unédic, 1,15 million de personnes verraient leur allocation chômage baisser avec la mise en œuvre de cette réforme. Une baisse de l’ordre de 17 % en moyenne, mais qui pourrait atteindre près de 40 % pour 400 000 chômeurs parmi les plus précaires. Le tout devant générer plus d’un milliard d’euros par an d’économie pour les caisses du régime. Malgré la dureté de la crise sanitaire et les incertitudes qui planent sur la situation (et la qualité) de l’emploi, faisant douter jusqu’aux instigateurs de la réforme de 2019, le gouvernement, lui, persiste et signe. Au début du mois de juin, la ministre du Travail, Élisabeth Borne, disait encore « chercher le meilleur chemin pour une mise en œuvre rapide de la réforme ».

Des règles d’indemnisation prolongées jusqu’au 30 septembre

À propos de l'auteur

Anne-Sophie Balle
Rédactrice en chef adjointe de Syndicalisme Hebdo

Minimisant la décision du Conseil d’État au motif que celle-ci ne remet pas en cause le principe de la réforme mais uniquement le calendrier de sa mise en œuvre, le gouvernement annonçait deux jours plus tard sa décision de prolonger jusqu’au 30 septembre les règles d’indemnisation dans leur version actuelle. C’est peu ou prou à cette date qu’est attendue la décision « au fond » de la haute juridiction administrative – le Conseil d’État ne s’étant pour l’heure prononcé que sur l’urgence de suspendre les règles avant leur entrée en vigueur. « C’est un coup de pression autant qu’un coup de com adressé par le gouvernement, qui s’accroche à cette réforme comme à un totem. C’est aussi un suspense interminablement malsain pour les demandeurs d’emploi qui vivent avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête depuis bientôt deux ans », s’agace Marylise Léon.