À Bayonne, la recherche de la rentabilité à tout prix

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iconeExtrait de l’hebdo n°3838

Au sein de la clinique Belharra, à Bayonne (Pyrénées-Atlantiques), la CFDT est la seule organisation syndicale ayant réussi à s’implanter. Au fil des élections, la section a su gagner la confiance des salariés. Et malgré une direction qui ne joue pas toujours le jeu du dialogue social, elle obtient des résultats.

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 30/08/2022 à 12h00

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© Syndheb

« Je déteste les conflits et j’ai l’injustice en horreur », résume Michèle Goya, déléguée syndicale de la section CFDT de la clinique privée bayonnaise1, lorsqu’elle évoque les raisons de son engagement. Un leitmotiv pour cette infirmière en chirurgie, adhérente depuis 1999, qui agit sans compter ses heures au bénéfice des 580 salariés (460 ETP, équivalents temps plein) de la clinique.

L’établissement, qui a vu le jour en 2015, est le fruit de la fusion entre trois établissements de soins privés bayonnais. Un rapprochement qu’il a fallu gérer en dépassant les identités et les cultures des établissements d’origine. Côté syndical, la transition s’est faite en douceur, la CFDT étant déjà très bien ancrée localement. Aujourd’hui, près d’un membre du personnel sur quatre est un adhérent CFDT. Lors des deux dernières élections, en 2016 et 2019, seule la CFDT a déposé une liste. Un monopole qu’elle entend conforter lors de la prochaine échéance électorale, prévue à la fin 2023.

Des obligations en matière de productivité

Mais si la CFDT en est là aujourd’hui, c’est grâce à ses résultats. « On ne lâche rien, a coutume de dire Michèle Goya. Si on lâche, ils [les membres de la direction] sont heureux. Ils n’ont pas compris que plus ils seront incisifs, plus je le serai aussi. » Malgré des attaques personnelles lors de certaines réunions d’instances et un dialogue social à la peine, l’équipe a toujours tenu bon. La militante déplore cependant « une direction sur place qui a de moins en moins de pouvoir, presque un rôle de figuration ». Les décisions, souvent prises à l’échelle nationale, apparaissent très éloignées des besoins des services et des réalités locales. Avec toujours le même objectif : gagner en productivité.

En 2018, c’est un premier projet de réorganisation (sans concertation préalable) que la direction tente d’imposer aux salariés. Il prévoit entre autres la suppression de 17 postes. Après six jours de grève générale, la direction recule : le protocole de sortie de grève précise d’ailleurs que chaque projet de réorganisation devra désormais prévoir au moins trois réunions avec les services concernés et rend obligatoire sa présentation au CSE. Ces quelques lignes se révéleront très utiles lorsque, deux ans plus tard, la direction revient à la charge avec son projet Prosoins. « Ce dernier se résume à supprimer dix postes de soignants et à augmenter la productivité, détaille Michèle, laquelle est même chiffrée : + 14 %. » Alors que la direction tente de nouveau de passer en force, l’équipe menace cette fois de porter l’affaire en justice. Dans le même temps, elle organise des pique-niques permettant d’informer les salariés sur ces nouvelles orientations. La section interpelle l’inspection du travail et les élus du territoire.

Pandémie ou pas, objectif rentabilité

En février 2020, la direction se résout finalement à tenir les réunions avec les services, comme le protocole l’y engage. Durant ces rendez-vous, les salariés dénoncent l’absurdité de ces mesures qui ne répondent à aucune logique. « Dans mon service, l’idée est de passer pour l’équipe de jour de quatre infirmières et deux aides-soignantes à trois infirmières et deux aides-soignantes ; pour l’équipe de nuit de deux infirmières et deux aides-soignantes à deux infirmières et une aide-soignante, sans que rien ne change quant à notre charge de travail ou le nombre de patients dont nous avons la responsabilité », déplore Michèle. La CFDT pointe les risques pour le collectif de travail et les usagers. C’est alors qu’arrive le coronavirus…

Les premiers cas font leur apparition au sein de la clinique. La peur s’invite dans l’établissement et les personnels soignants sont appelés à la mobilisation générale. Face à ce cas de force majeure, la CFDT obtient le report de toutes les discussions concernant le projet Prosoins jusqu’à la fin de la période de confinement. Un repos de courte durée et, malheureusement, il s’agit simplement de reculer pour mieux sauter ; dès la levée du premier confinement – et toujours en pleine pandémie –, la direction annonce la reprise des discussions autour du projet. Une claque pour les salariés.

Prosoins est d’ailleurs d’autant plus incompréhensible que ce projet se heurte de plein fouet à une autre réalité : la perte d’attractivité du secteur et le manque de fidélisation des salariés. À l’instar de la plupart des établissements de soins, la clinique de Bayonne fait face à un taux de rotation du personnel particulièrement élevé. Pour la seule année 2021, l’établissement a eu recours à plus de 5 000 CDD, avec une surcharge de formation et de travail pour les personnels en place. « Les services sont désorganisés et tournent à flux très tendu », s’inquiète la militante. À cela s’ajoutent des NAO au point mort depuis plusieurs années.

Autre lubie de la direction pour rogner sur les coûts, l’externalisation. C’est le service biomédical qui est aujourd’hui concerné. À ce propos, la section a rendu plusieurs avis défavorables. « On ne sait rien au sujet des conditions de transfert des personnels, des conséquences sur les activités ; il n’y a aucune communication des documents », regrette Michèle. « On est loin du discours célébrant les héros ! », raille-t-elle.

La persévérance paye

Si les questions de réorganisation ont pris le pas sur les activités de la section, elle peut s’enorgueillir de quelques succès. En 2018, elle a obtenu que les congés payés soient rémunérés selon la « règle du dixième », plus favorable aux salariés que celle appliquée alors par la direction. Cette action s’est traduite par un gain par an non négligeable pour tous les personnels ; de plus, il y a eu une régularisation sur les trois années passées (pour certains salariés, ladite régularisation a correspondu à un montant supérieur à 1 000 euros). Et pour certains des 5 000 CDD précédemment évoqués, l’équipe a décroché le versement d’une prime Macron de 250 euros en juillet 2021, la même que celle versée aux personnels en CDI. Enfin, elle a obtenu en juin 2022 que la pénibilité soit prise en compte pour plus d’une cinquantaine de salariés de nuit, en réussissant à démontrer que les calculs de la direction privaient ces salariés de leurs points pénibilité.

Jouer collectif

Face à une direction loin d’être à l’écoute, l’équipe de la clinique Belharra peut aussi compter sur l’appui de trois sections CFDT voisines : celle du Centre européen de rééducation du sportif (CERS), celle de la clinique Aguilera de Biarritz et celle du Centre de cardiologie du Pays basque, trois établissements appartenant au groupe Ramsay Santé et distants d’une trentaine de kilomètres. « Ils n’aiment pas quand on joue la carte commune », explique Brice Marin, délégué syndical (DS) CFDT au CERS, qui a fait passer le taux de syndicalisation dans sa structure de 7 à 27 % ces dernières années.

Les équipes se prêtent main-forte à l’occasion des mobilisations locales, travaillent ensemble les dossiers, notamment celui de l’externalisation de l’activité biomédicale, participent aux différents évènements pouvant être organisés dans tel ou tel établissement. Surtout, les boucles WhatsApp contribuent à la circulation de l’information en temps réel. « Ça les gêne qu’on partage les infos entre nous », complète Nicolas Sorreda, DS CFDT de la clinique Aguilera. « On joue la carte de la solidarité. On se bouge les uns pour les autres, insiste Michèle. Et nous continuerons de le faire. Parce que plus on se mobilise, plus ça les dérange. » À Biarritz, Capbreton ou Bayonne, les militants partagent ce même objectif : ne rien lâcher, au bénéfice des salariés. Et ils peuvent compter les uns sur les autres.