À Orange Marseille, les salariés victimes collatérales du narcotrafic

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icone Extrait de l'hebdo n°4000

Évacués en début d’année de leurs bureaux situés dans un quartier en proie aux règlements de comptes des narcotrafiquants, les quelque 1 100 salariés d’Orange Marseille attendent avec impatience et inquiétude la nouvelle politique immobilière de la direction. Selon la CFDT, il y a urgence à trouver des solutions à court et moyen terme pour revenir à des conditions de travail normales.

Par Jérôme CitronPublié le 03/03/2026 à 13h00

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© Patrick Gherdoussi

C’est une histoire qui défraie la chronique depuis le début de l’année. Plus de mille salariés d’Orange à Marseille (Bouches-du-Rhône) sont aujourd’hui SBF (sans bureau fixe). Le « campus », où la direction avait décidé de les réunir ces dernières années, dans le centre de la cité phocéenne, a été vidé en urgence pour raison de sécurité. Situés dans un quartier sensible, les bureaux se sont en effet retrouvés au cœur d’une guerre de territoires sur fond de narcotrafic. Les impacts de balles retrouvés sur les fenêtres au retour des vacances de Noël ont poussé la direction à prendre enfin ses responsabilités.

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© Patrick Gherdoussi

Désormais, il n’est plus question que les salariés reviennent sur place – à part une centaine de techniciens et de prestataires chargés d’entretenir les infrastructures qui, elles, ne peuvent être déménagées. Comment en est-on arrivé à un tel gâchis ? Comment l’opérateur historique a pu se fourvoyer à ce point… malgré les alertes des organisations syndicales ? Les élus CFDT dénoncent depuis des années la politique immobilière d’Orange, consistant à regrouper en un même endroit l’ensemble des salariés, qui plus est sur un site « sensible ».

Un enjeu de sécurité sous-estimé…

Ces cinq dernières années, dans l’optique de faire des économies, Orange a progressivement fermé tous ses bureaux et réuni l’ensemble du personnel sur le « campus » de Saint-Mauront (un quartier du 3ᵉ arrondissement de Marseille). Entre 25 et 30 millions d’euros ont été dépensés en travaux afin de moderniser ces locaux historiques de l’opérateur télécoms construits dans les années 70. Situé à proximité du port autonome, à mi-chemin entre le centre-ville et les quartiers nord, le site d’Orange fait un peu figure d’ovni dans ce quartier réputé le plus pauvre d’Europe. Desservi par le métro, raccordé aux autoroutes, le site possède incontestablement des atouts… mais les questions de sécurité ont été manifestement sous-estimées. « Nous n’avons cessé de dénoncer cette politique de regroupement sur un seul lieu, intrinsèquement très dangereuse en matière de suivi de l’activité en cas de problème, explique Sabine Ramananarivo, déléguée syndicale CFDT. À Lyon ou Paris, toutes les équipes ne sont pas réunies au même endroit. C’est une précaution minimale. À Marseille, ils ne nous ont pas écoutés, ce qui amplifie aujourd’hui la crise. »

Les 1 100 salariés du secteur tertiaire de Saint-Mauront n’ont pas pu être répartis dans des locaux du groupe ; ils se retrouvent en télétravail forcé, quatre jours par semaine au minimum. La direction n’est pour l’instant parvenue qu’à proposer un jour de travail par semaine dans des sites de repli entre Marseille, Aix et Toulon. Il revient à chaque salarié de s’inscrire, via un logiciel spécifique, pour réserver cette précieuse place hebdomadaire. « Comme à l’époque du Covid, il y a des salariés qui sont ravis de faire un maximum de télétravail et d’autres qui souffrent beaucoup de cet isolement, explique Jérôme Bissey, également délégué syndical. Mais ce n’est pas gérable à long terme en ce qui concerne l’activité, le bien-être des salariés et la cohésion du groupe. Nous voyons déjà beaucoup de collègues qui tentent de réserver des bureaux plusieurs fois par semaine ; cela prouve qu’il existe un malaise. »

… Or la CFDT ne tergiverse pas sur la sécurité des salariés

Autre conséquence de cet abandon géographique : les conditions de travail se dégradent dans les sites de repli, qui n’ont pas été pensés pour accueillir autant de monde. Les cantines comme les parkings ne sont pas suffisamment grands, et la promiscuité conjuguée au bruit se révèlent gênants au quotidien. « On en arrive à des formes d’incivilité entre collègues. Certaines équipes tentent d’accaparer les quelques salles disponibles », explique une salariée.

« Si la situation perdure, certains salariés vont vouloir revenir à Saint-Mauront. Ce serait le comble ! », ironise un salarié. Bien entendu, cette solution est inenvisageable aux yeux des élus CFDT. Si triste que cela soit pour ce quartier sensible, qui voit dans le départ des salariés d’Orange une énième forme d’abandon, il n’est pas question que la CFDT tergiverse à propos de la sécurité des salariés. « Saint-Mauront a toujours été un quartier chaud mais, depuis quelques mois, nous avons changé de dimension. Le campus a beau être une sorte d’espace sécurisé, cela ne règle pas la question des agressions dans le métro et aux alentours… et, maintenant, les tirs qui peuvent atteindre les bureaux. Ce n’est plus possible de revenir en arrière. La direction l’a désormais compris et acté », affirme Sabine. « Nous avons bien conscience que la question est sensible, que les politiques, notamment le RN, tentent d’instrumentaliser la situation en lien avec les élections municipales, mais cela ne doit pas nous faire taire, ajoute Jérôme. Nous devons à présent aller de l’avant et nous projeter sur un ou deux nouveaux sites. »

L’urgence de définir un calendrier précis

À propos de l'auteur

Jérôme Citron
rédacteur en chef adjoint de CFDT Magazine

Selon la direction d’Orange, la recherche et l’aménagement des salariés sur de nouveaux sites prendraient environ trente mois… dans une « situation normale ». Un tel délai se révèle irréaliste, juge la CFDT, qui suggère aujourd’hui de chercher des solutions au cas par cas afin que les conditions de travail des salariés soient le moins possible dégradées. Les élus vont devoir gérer l’urgence à moyen et long terme. Dans cette perspective, ils préparent un questionnaire visant à prendre le pouls des salariés de l’entreprise après ces deux mois en mode télétravail. « L’important, c’est de répondre au mieux à l’attente des collègues et de pouvoir faire pression sur la direction avec des informations fiables, insiste Jérôme. Jusqu’à présent, les salariés jouent le jeu, mais nous voulons bien faire comprendre à la direction qu’il y a urgence ! L’anxiété est réelle. Les premiers signes sont là. Les salariés ont besoin d’un calendrier précis qui leur permette de se projeter. »